Impact de la Covid-19 sur le secteur touristique : Entretien avec l’expert international en tourisme Said Boukhelifa

Impact de la covid-19 sur le secteur touristique : Entretien avec l'expert international en tourisme Said Boukhelifa

L’Expert international en tourisme, Opérateur et chercheur 1975-2021, M. Said Boukhelifa, revient dans cet entretien qu’il a accordé à Algérie-Eco sur la situation du secteur du tourisme en Algérie touché de plein fouet par la pandémie du coronavirus (Covid-19). Selon lui, plus d’un millier d’agences de voyages ont fermé en 2020, et un autre millier suivra d’ici l’été. Pour ce qui est des établissements hôteliers, l’Expert évalue à 500 milliards de centimes leurs pertes, tandis que 50 000 travailleurs du secteur se retrouvent au chômage. M. Boukhelifa nous fait savoir également qu’aucune mesure d’assistance financière n’a été prise pour soutenir le secteur touristique fortement touché par la crise sanitaire.

Algérie-Eco : Déjà moribond depuis plusieurs décennies, le secteur du tourisme en Algérie a été touché de plein fouet par la pandémie de la Covid-19. Peut-on avoir une idée sur l’ampleur des dégâts?

M. Said Boukhelifa : En effet, c’est un secteur moribond depuis plus de trente années. La pandémie à l’échelle mondiale a causé des dégâts économiques et financiers importants, fatal pour certaines entreprises du monde des voyages et du transport aérien. L’OMT (organisation mondiale du tourisme) a déclaré les chiffres effarants suivants : 1000 milliards de dollars de perte pour l’année 2020, avec comme corollaire, moins d’un milliard de touristes. En 2019, il y’a eu 1 Milliard 400 millions de touristes enregistrés. L’IATA, organisation internationale de l’aviation civile, quant à elle, avance le chiffre suivant : 119 Milliards de dollars de pertes pour les 290 compagnies aériennes qui lui sont affiliées. Pour notre pavillon national, AH (Air Algérie, ndlr), ses pertes ont été évaluées à 45 milliards de dinars selon le ministre des transports en janvier passé. Sur le plan du tourisme, en 2020, plus d’un millier d’agences de voyages ont fermé, un autre millier suivra d’ici l’été qui sera encore une saison ratée. Il en restera 2000 vacillantes et fragilisées sur un total de 4000 agences. Quant aux hôteliers, le désastre est plus important, car le meilleur taux annuel d’occupation des chambres fut de 20% pour les hôtels classés 3* 4* et 5*, en 2020. La majorité n’ayant pas dépassé les 10%. Alors qu’il faudrait un taux de 40% afin d’assurer un équilibre des charges. Et 60% pour évoquer des bénéfices. Le gouffre financier est surtout atteint par les nouveaux hôtels ouverts en 2019 et 2020, endettés auprès des banques. Notamment à Oran, capitale de l’Ouest qui ne possédait aucun hôtel aux normes internationales en 2000. Même le Royal était en pleine décrépitude, indigne d’un 5*, mais de nos jours étant en partenariat avec le groupe mondial ACCOR, sous le label Royal M Gallery, il rivalise avec le Sofitel Garden Hamma Alger. Les deux meilleurs 5* dans cette catégorie. Oran qui en 2021, est en surcapacités litières dans les catégories 3* 4* et 5*, une soixantaine d’hôtels modernes et confortables. A défaut de statistiques officielles introuvables, on peut avancer le chiffre de 500 milliards de centimes de pertes, dans l’hôtellerie. Avec pour conséquence, 50.000 chômeurs, incluant ceux des agences de voyages et des grands restaurants

La fermeture des frontières du pays depuis une année maintenant, en raison de la crise sanitaire, a fortement impacté les acteurs du secteur touristique, particulièrement les agences de voyages. Comment se présente leur situation ?

Les agences de voyages ont raté les 4 saisons touristiques, printemps, été et hiver 2020, plus le printemps 2021. L’année 2020 a vu près de 3000 touristes nationaux qui sont passés par les agences de voyages. Et pas plus de 10.000 voyageront par leurs intermédiaires cette année 2021; Essentiellement vers le Sud et le Grand Sud. Hiver-printemps. Des chiffres bien maigres. Donc, les agences de voyages sont sinistrées et précarisées. Car si le ministère du tourisme évoque chaque année, le développant du tourisme domestique il le fait depuis mai 1981, bientôt 40 ans et c’est resté au stade des vœux pieux. L’état n’a pas mis en place ou incité les investisseurs privés à le faire, des hébergements adéquats, des terrains de camping aux normes internationales, des centres de vacances de plein air, des auberges, des chalets, des hôtels de 1* et 2*. Un seul hôtel 3* fut rajouté le Bougaroun à Collo en 1983. Puis plus rien. Ce qui fait que notre pays, en 2021, est en sous-capacité litière, pour le tourisme balnéaire, moins de 60.000 lits, camping inclus, pour le tourisme saharien moins 10.000 lits, et pour le tourisme de montagne moins de 2000 lits. En été, il y’a trois millions de nationaux qui aspirent à passer des vacances en bord de mer dans de bonnes conditions, 300.000 aspirent à aller au Sud en hiver et au printemps, 200.000  pour la même période aspirent à aller à la montagne. La faiblesse des capacités d’accueil les frustre. 

Le maintien de la fermeture des frontières du pays pour une durée indéterminée ne risque-t-elle pas de donner le coup de grâce aux agences de voyages qui dépendent du tourisme émetteur, sachant que le tourisme domestique et réceptif n’étant pas développé en Algérie?

Exact, la fermeture des frontières qui perdure depuis mars 2020, portera l’estocade aux agences, car l’essentiel de leur  chiffre d’affaires très important en période normale est réalisé par le transport aérien, 70%, ventes des billets secs ou dans le cadre de packages complets vers l’étranger, Omra/Hadj, Turquie, Tunisie, Maroc, Egypte, Asie, Canada, Amérique… Ces agences ne pouvaient également faire du réceptif des touristes étrangers, inexistant depuis une trentaine d’années, période 1990-2020, moins de 60.000 ont été reçus dans le cadre du tour-operating/organisation des voyages/via les tours-opérators au cours de cette longue période, soit une moyenne annuelle de 2000 visiteurs maximum. Tandis que le ministère du tourisme annonçait bon an, mal an, entre 1.500.000 et 2.700.000 de touristes, chiffres pas fiables et surdimensionnés, qui ne reflètent pas du tout la réalité du terrain. Car quels sont les algériens qui ont vu des bus pleins de touristes étrangers, circuler à Alger, Oran, Constantine, en Kabylie ou dans les Oasis? Personne ne les a vus, à travers les 48  Wilayas. Ces chiffres officiels sont des statistiques récoltées auprès des services de la PAF de la DGSN qui ne sont en fait que des entrées aux frontières qui incluent 70% des nationaux résidents à l’étranger en visite familiale annuelle, notamment durant les vacances estivales. En y rajoutant les entrées des turcs, chinois, syriens, subsahariens… L’approche statistique canadienne, fiable, se base sur les arrivées aux hôtels et non pas aux frontières.

Qu’en est-il des mesures prises par les pouvoirs publics pour soutenir le secteur?

Aucune mesure d’assistance financière n’a été prise par le secteur touristique, car lui-même est un « fauché », il fait partie des trois plus faibles budgets du gouvernement depuis très longtemps. Un budget insignifiant, voire ridicule. Celui des anciens combattants lui est 74 fois supérieur ! Donc malgré des courriers de la FNAT et du SNAV, des associations corporatives des agences transmis au ministère du tourisme en été 2020, ce dernier les exploita en faisant lui-même la synthèse des doléances des agences sinistrées, avait transmis aux ministres des finances « impôts et taxes, faibles taux bancaires » et à celui du travail « CNAS et CASNOS « . Aucun écho favorable, aucune solidarité gouvernementale. Les deux ministères  saisis et concernés faisaient comme si rien n’y était. Les impôts sévissaient, la CNAS et la CASNOS réclamaient leurs dus comme en période normale, à des agences en manque d’activité et en détresse. Un secteur et des opérateurs méprisés.

L’allègement des mesures de confinement, a-t-il soulagé les acteurs du secteur touristique?

Non, l’allègement dérisoire et tatillon des conditions de confinement, a seulement contenté les restaurateurs et les cafetiers. L’activité touristique est toujours ébranlée. Les frontières toujours fermées jusqu’à l’été et au delà, augurent de jours sombres voire fatals aux agences. Quelques hôtels respirent mieux, et ceux du balnéaire travailleraient mieux en été. Si les conditions sanitaires ne s’aggravent pas. La situation demeure terrible pour l’ensemble du secteur.

Face à situation que vit le secteur du tourisme, que préconisez-vous pour y remédier?

Que doit-on préconiser pour remédier à cette sinistre période sanitaire qui est venue se rajouter à la situation d’un secteur sous perfusion depuis très longtemps. Il faudrait tout d’abord et avant tout, qu’au sommet de l’Etat, on prenne conscience qu’il est temps, qu’une réelle volonté politique attendue depuis des années, voit le jour avec beaucoup de conviction et de savoir-faire. Trop longtemps on a négligé le tourisme, orphelin des pouvoirs publics, faute de culture touristique au sommet, de vision stratégique. Conséquences, nous sommes honteusement les derniers sur 22 pays en Méditerranée. Alors que le ciel et la nature nous ont façonné l’un des cinq plus importants pays de la région en termes de potentialités touristiques.

Pour ce faire, il faudrait reprendre le Schéma Directeur d’Aménagement touristique, le SDAT, véritable cadre de références de 200 pages, qui traçait un formidable plan de développement harmonieux, 2008-2030. On l’attendait impatiemment depuis un quart de siècle. Il avait ramené l’espoir avec lui. Hélas, ce travail colossal réalisé sous la direction de Cherif Rahmani, fut négligé et ignoré, surtout après son départ. Cela est dû, par idéologie conservatrice et surtout, à cause de notre pétrole, cet or noir, qui fut la malédiction noire du tourisme. Le boom pétrolier des années 2008-2013, renvoya aux calendes grecques  le grand chantier de reconstruction de la destination qui a connu ses belles années ensoleillées, les seventies, 70-80, période formidable que j’ai vécue personnellement en tant que opérateur et témoin. Nous étions boostés par une volonté politique factuelle et non textuelle.

En 2007, lors de l’achèvement du SDAT, son slogan était : « Le tourisme n’est plus un choix, mais un impératif, une priorité. Le tourisme constituera une ressource alternative aux hydrocarbures épuisables au cours de ce siècle »; Il y’a 13 ans déjà, que de temps perdu. Les grands décideurs semblent ignorer qu’une destination se construit ou se reconstruit sur une période de vingt ans, le temps d’une génération. Etape par étape. Pédagogie touristique, dans les écoles, mouvement associatif touristique à encourager et à soutenir, changement graduel des mentalités réfractaires au tourisme, instauration d’une culture touristique crescendo le temps qu’il faudrait, formation tout azimut de qualité, faire entrer le tourisme dans les universités, organiser des séminaires sur l’apport du tourisme au profit des walis, chefs de daïras, présidents des communes. Car le tourisme est par essence territorial. Il faut territorialiser le tourisme, il faut le décentraliser vers les territoires touristiques. Il doit quitter sa tour d’ivoire d’Alger. Les opérateurs locaux sont mieux indiqués pour le prendre en charge convenablement. Ce sont des hommes de terrains ,pas des hommes de bureaux de la capitale, trop éloignés de la réalité territoriale. In fine, dans ce SDAT, il y’a pratiquement tout, mais compte tenu du retard quelques réajustements chiffrés s’imposent, pas plus. Ce SDAT n’a pas malheureusement les compétences avérées pour le mener à bon port .Il faut les chercher, les trouver, ici, et ailleurs au sein de la diaspora. La conviction en sus.