Souhil Meddah (expert financier) : « La question de l’ajustement du dinar s’imposera avec le temps »

Produits interdits à l'importation, transactions en devises... les explications de Souhil Meddah

L’expert financier et directeur général du cabinet RMGC Advice & Solution, Souhil Meddah, revient dans cet entretien sur le projet de loi de finances 2021 et la décision du gouvernement de financer le déficit budgétaire par des mécanismes de la politique monétaire.

Algérie-Eco : Le déficit budgétaire prévu dans le PLF 2021 sera financé par des mécanismes de la politique monétaire en mobilisant les réserves et les affectations de la banque d’Algérie. Qu’en pensez-vous ?

Souhil Meddah : Chaque politique économique, doit s’appuyer sur ses deux piliers. D’abord, la politique budgétaire qui définit, classe et gère les ressources et les emplois, en composant un équilibre entre ressources fiscales et non fiscales pour le compte des opérateurs, des consommateurs et autres agents économiques, mais également en contribuant à des dépenses ou des emplois dans des secteurs structurants qui font travailler d’autres pour leur compte et pour le compte du reste de l’économie.

Ensuite la politique monétaire, qui dans son rôle, définit et met en place les instruments directs et indirects qui permettent à une économie de recycler et reproduire ses valeurs entre opérateurs et autres agents économiques.

Ainsi et en ce contexte précis, il faut d’abord comprendre comment l’entreposage du rôle de la politique monétaire va se mettre pour soutenir la politique budgétaire qui de sa part manquera ultérieurement de ressources.

Ce qui est singulier dans cette mesure, c’est le fait que la politique monétaire va financer le déficit budgétaire par des facteurs du passif de la Banque d’Algérie en mobilisant ses fonds propres en réserves et probablement en provisions, par voie d’affectation d’écritures sans recourir à de nouvelles émissions, mais à d’autres émissions sur des valeurs qui sont de nature à soutenir la structure de la Banque d’Algérie.

C’est-à-dire les comptes qui à ce jour ne sont pas encore affectés, en contrepartie des comptes courants au trésor. N’ayant pas beaucoup de détail fourni par les pouvoirs publics concernant ce sujet, c’est la seule lecture qu’on peut donner dans le cadre disponible actuellement.

Dans le cadre de ces mécanismes, le gouvernement compte placer une partie des fonds propres de la banque d’Algérie en bons du trésor. Pouvez-vous nous expliquer l’efficacité de ce type de levier et ses conséquences sur la Banque d’Algérie?

Sous réserve d’une lecture plus analytique des états financiers de la Banque d’Algérie, le dispositif proposé ne donnera aucune influence sur le cadre globale de la masse monétaire nouvelle, mais affectera des valeurs jusqu’ici non affectées qui donnera lieu à une affectation des comptes fonds propres vers les comptes courants.

Ceci permettra dans une certaine mesure à faire valoir des valeurs engagées pour le compte de la Banque d’Algérie vers les comptes du trésor en fonction des besoins en ressources qui vont être constatées le cas échéant.

L’efficacité ou l’utilité de ce mécanisme qui revient à la question de l’ordre macroéconomique de compensation du déficit par affectation de la part de la partie qui va prendre en charge l’engagement, se limitera probablement et temporairement sur le volume des stocks des valeurs en réserves et provisions qui sont détenues par la Banque d’Algérie pour le compte du trésor. Sur les conséquences, la Banque d’Algérie subira probablement la ponction d’une partie de ses fonds propres en réserves.

Ce placement va-t-il dynamiser le marché des bons du trésor notamment par le rachat de crédits bancaires comme c’est prévu dans le cadre de ces mécanismes ?

Le déroulement du marché financier dans le cadre de ce dispositif sera beaucoup plus axé sur une partie du passif de la Banque d’Algérie qui elle-même est la résultante de ses antécédents en profits et revenus. Elle n’aura par conséquent pas une grande incidence sur le rendement et la dynamisation des valeurs, car elle ne touchera pas les autres segments d’épargne. 

Le partenariat public-privé et le développement des outils de financement bancaire peuvent-ils réduire le déficit budgétaire ?

Le partenariat public-privé peut servir comme une source alternative a une dynamisation d’une partie du secteur économique, notamment pour les budgets équipements, également en comptant sur les instruments des financements bancaires et des autres établissements financiers.

Ce n’est pas un instrument qui finance le déficit budgétaire, mais il peut être utilisé pour alléger la pression sur le budget équipement financé par la politique budgétaire.

C’est une alternative qui permet d’éviter à la politique budgétaire d’endosser une plus grande masse de responsabilité et d’engagement sur le lancement et le fonctionnement des moteurs de croissance en diversifiant les modalités de réalisation des structures et des infrastructures dans un cadre d’association relativement orienté vers l’élargissement du champ en constitution des capitaux, des partages des risques et de l’affectation des revenus et des richesses vers les acteurs qui contribuent activement dans les montages bilatéraux ou multilatéraux des projets d’investissement.

Le PLF 2021 prévoit une perte de 5% de la valeur du dinar, une inflation à 4,5% et un taux de change 1 $ à 142 da. Comment évaluez-vous l’économie dans ces perspectives ?

La perte de valeur peut s’inscrire dans le cadre d’une politique monétaire, représente la principale forme d’ajustement imminent et logique de la future orientation économique par rapport aux instruments financiers qu’elle doit engager pour accompagner un cadre budgétaire, qui aura probablement un futur rôle à jouer de moindre importance.

Afin de répondre aux besoins d’adhérer à une économie forte, il est utile de s’appuyer d’abord sur des instruments adaptés et, parmi ces instruments la cotation principale d’une monnaie est un facteur essentiel qui servira d’une part de soutenir la compétitivité par rapport aux deux échelles intérieure et extérieure, mais aussi à l’ajustement de l’utilisation des valeurs monétaires sur le marché du détail entre agents, surtout vis-à-vis de la classification des besoins en consommation des ménages.

Le taux d’inflation variera en fonction des volumes d’affaires qui seront adossés au même rythme de financement et d’exploitation des projets d’investissements pour les différents secteurs d’activité et aussi aux demandes de consommation exprimées par les autres agents économiques qui vont suivre au fur et à mesure que les valeurs et les richesses seront affectées.

Dans sa politique monétaire, l’État continue de surévaluer le dinar pour éviter la hausse du prix des importations. L’État ne devrait-il pas dévaluer au lieu de puiser dans les réserves de la Banque d’Algérie ?

Il est utile de revenir sur la notion d’ajustement, notamment sur l’état du dinar. Avec les facteurs amortisseurs qui existent actuellement, la situation ne peut pas être soutenue de la même façon dans le moyen et dans le long terme. La question de l’ajustement du dinar commence à s’imposer et elle s’imposera avec le temps.

Un ajustement de la valeur du dinar, fait partie des instruments que doit prendre en charge la politique monétaire, afin de s’apposer sur une trajectoire qui prend en compte que les indicateurs réels de ses équilibres monétaires par rapport à ses engagements extérieurs et par rapport à la gestion de sa masse intérieure, en flux et en affectation.

Tout cela pour permettre le bon fonctionnement d’une politique économique globale, comptant sur la synergie de tous ses facteurs macro ou micro-économiques.

D’autre part, cet ajustement servira également certains autres instruments de la politique budgétaire, notamment sur les fiscalités pétrolière et ordinaire.

Au lieu de racheter des crédits bancaires, l’État et les grandes entreprises ne devraient-ils pas émettre des obligations attractives ?

Pour pouvoir se lancer dans le marché des obligations, il faut pouvoir répondre à deux conditions essentielles. La première concerne l’épargne potentielle qui peut ou qui doit absorber cette masse de dette, qui dans le contexte actuel ne remplit pas toutes les conditions nécessaires pour son engagement.

La deuxième est relative au rendement sur des dettes qui elles-mêmes constituent des sources de faiblesse de ces grandes entreprises et qui de facto peuvent les noyer dans des situations beaucoup moins confortables d’une part et avec le risque de l’effondrement de ce marché des valeurs mobilières qui doit s’orienter uniquement vers des valeurs moyennes et saines.

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