Lamiri : « On a toujours pris les mauvaises décisions économiques »

Lamiri : « On a toujours pris les mauvaises décisions économiques »

Dans cet entretien, l’expert en économie, Abdelhak Lamiri s’exprime sur différents sujets qui font l’actualité économique du pays. Crise économique, loi sur les hydrocarbures, loi de finances 2020, ce sont les différents points évoqué par notre expert. Lamiri nous dévoile également qu’il a développé plusieurs aspects sur la crise économique dans son dernier livre « La Décennie de la Dernière Chance ».

Algérie-Eco : Certains experts optimistes disent que l’Algérie est capable de dépasser sa crise économique, d’autres, prédisent qu’il serait très difficile. De quel côté se placer vous et pourquoi ?

Lamiri : Il est logique de parler de la crise algérienne comme étant très complexe et très enracinée dans de nombreuses problématiques politiques, sociales, historiques et culturelles. J’ai développé tous ces aspects dans mon dernier livre « La Décennie de la Dernière Chance ». Nous avons des problèmes structurels greffés sur des éléments conjoncturels. Bref, nous devons faire une ingénierie globale pour faire passer l’économie algérienne d’une machine à distribuer la rente en un tissu d’institutions capables de créer de la richesse à partir des ressources disponibles. Celui qui vous dit que c’est facile ne comprend rien à l’économie.

Nous devons changer fondamentalement comment les entreprises sont gérées, révolutionner les modes de fonctionnement de l’administration, hisser les qualifications humaines aux standards internationaux, créer l’esprit et les écosystèmes de l’entreprenariat, muter fondamentalement l’environnement des affaires, booster la recherche et développement et les industries du savoir, réorganiser l’état, concevoir une stratégie d’émergence au sein d’un environnement hostile à la science quoique l’on dise. Tout cela est compliqué. Peu de connaissances sont de dangereuses connaissances. Nos experts et nos décideurs se sont trompés maintes fois en essayant de changer les choses. Nous avons pris les mauvaises décisions tout au long de notre histoire économique et surtout les vingt dernières années.

Par quel miracle nos ressources humaines et nos institutions vont se transformer en agents économiques rationnel ? Je ne dis pas que le redressement économique est impossible. D’ailleurs dans mon ouvrage j’ai donné 99% des solutions dont on a besoin pour s’en sortir ; tout en sachant que nous avons peu de chance de le faire. Je dis simplement que la probabilité de sortie de crise, dans le contexte actuel politiquement perturbé et encore peu rationnel, est très faible. Il faut s’attendre à de très longues difficiles années plutôt. Encore une fois, la sortie de crise n’est pas impossible, surtout si on prend les mesures adéquates mais nous avons beaucoup plus de chances de faire les mauvais choix que les bons.

Les élections présidentielles approchent. Quel est à votre avis le premier dossier économique  que le prochain président devra prendre au sérieux?

Le premier dossier à prendre en charge c’est de constituer une commission de dizaines d’experts algériens pluridisciplinaires pour concevoir avec tous les algériens le plan stratégique de sortie de crise. Un gouvernement ne peut pas le faire. Ce sont l’institut coréen de développement ou le comité de stratégie de Malaisie qui ont fait ce travail pour leurs pays. Ces nations ont compris comment organiser un gouvernement pour qu’il soit efficace. Nous, probablement on va mobiliser le peu de ressources financières qui nous restent pour financer des logements, continuer à subventionner aussi bien les riches que les pauvres, assainir encore des entreprises publiques pour la nième fois et donner l’illusion que cette fois ci ça va marcher.

Alors que les priorités c’est bâtir les cerveaux et les industries scientifiques qui vont redresser le pays. Ce n’est pas la première fois qu’on a fait les mauvais choix et probablement on continuera à le faire. Le premier dossier c’est comment donner à la science le rôle qu’elle doit jouer pour développer le pays. C’est cela la vraie urgence. Tous les problèmes peuvent être résolus avec la science et rien sans elle. Chaque algérien a des idées qui peuvent nous aider à aller de l’avant mais nous n’avons pas ce plan de communication ou les élites scientifiques utilisent toute l’intelligence des citoyens pour sortir de ce marasme.

La loi sur les hydrocarbures a été adopté à l’APN malgré la réticence de certains spécialistes quel commentaire faites-vous à ce sujet ?

La loi sur les hydrocarbures contient des avancées mais aussi des lacunes. Pourquoi cette précipitation alors qu’on aurait pris plus de temps pour l’enrichir, la mûrir et la faire sortir avec un meilleur consensus qui lui aurait permis de mieux se vendre dans le contexte de l’attrait des investissements internationaux ? Le timing est très mauvais comme l’on fait remarquer les citoyens. Beaucoup d’imminents experts n’ont pas participé.

Et concernant la loi de finances 2020 ?

Il y a beaucoup à dire sur la loi de finance 2020. Elle contient quelques décisions censées comme celle de réduire la taille du budget par rapport au volume de l’activité économique. Mais il faudrait compenser les dépenses de l’état par plus de financement des activités productives orientées vers les bonnes entreprises publiques et privées. Actuellement, ce sont les canalisations de ressources qui posent problème. Le danger vient également de la balance commerciale ou les réserves de change vont s’épuiser rapidement et accroitre la vulnérabilité de l’économie.

On ne veut pas jouer sur le taux de change, créer un marché libre de la devise pour économiser les ressources publiques. Avec la dévaluation on peut subventionner pour les plus fragiles les produits de premières nécessités et progressivement restaurer les équilibres de la balance des paiements sans trop épuiser nos réserves. J’ai détaillé maintes fois ces propositions. Mais y a-t-il un pilote dans l’avion ? La loi de finance 2020 contient un premier pas vers plus de rationalités économiques mais les autres milliers de pas et qui restent à faire se font attendre.

Bessa, Résidence la Pinède