Belkacem Boukhrouf, économiste : « Pourquoi ne libère-t-on pas totalement le crédit bancaire ? »

Dans cette interview, Belkacem Boukhrouf analyse les enjeux liés au crédit à la consommation tout en expliquant le peu d’engouement qu’il suscite en ce moment.

Selon quelques indiscrétions de banquiers, le crédit à la consommation n’a pas suscité l’engouement attendu, du moins les premiers jours de son entrée en vigueur. Pourquoi ? Est-ce que cette situation va durer dans le temps ?

Plusieurs raisons expliquent cette posture attentive des consommateurs : primo, le produit bancaire que constitue le crédit à la consommation intervient dans une conjoncture marquée par de grandes incertitudes autour du pouvoir d’achat et de la capacité de notre économie à se stabiliser ; le débat débordant et souvent profane autour de «l’austérité» a accentué la peur du consommateur à s’engager dans l’effort d’endettement. Secundo, les banques n’ont pas fait ce qui était nécessaire au plan de la communication pour rendre compréhensible et accessible ce produit. Tertio, les conditions d’octroi, notamment les taux d’intérêts élevés et la palette réduite des produits éligibles (notamment dans la catégorie automobile, en cette période d’augmentation généralisée du carburant et de l’énergie) ne pouvaient que décourager les consommateurs à aller contracter des crédits. A cela s’ajoute le caractère bureaucratique de la procédure, notamment au niveau des banques publiques, verrouillées par des routines organisationnelles et culturelles pesantes, qui ne s’adaptent pas aux attentes des consommateurs, intéressés par la qualité de service. Il n’est pas concevable que le dossier soit lourd et que les délais soient aussi prolongés.

Certains économistes ont critiqué cette mesure sous prétexte qu’elle encourage plus l’importation en raison du faible taux d’intégration de l’industrie algérienne. Or, les produits éligibles au crédit à la consommation sont aussi éligibles à l’exportation.

C’est légitime que des économistes aient une telle interprétation d’autant plus qu’effectivement, la structure de notre industrie ne couvre pas la demande nationale, couverte essentiellement par les importations. Et quand c’est le fait des industries locales, ces dernières présentent un faible taux d’intégration.

Je dirais mieux : comment exclut-on les services de la palette des produits éligibles au crédit, comme par exemple le tourisme et la formation, au moment où l’Etat pérore sur la nécessité de soutenir la dynamique touristique interne et la construction des compétences ? Pourquoi ne libère-t-on pas totalement le crédit bancaire et laisser les banques faire selon leurs appréciations du potentiel du marché au lieu de les régenter avec des injonctions institutionnelles contre-productives. L’Etat ne se rend-il pas compte qu’il renforce, sans le vouloir, la puissance et la position concurrentielle du secteur bancaire étranger et étrangle les possibilités de performances des banques publiques ?

L’Algérie est-elle en mesure de mettre en place une industrie exportatrice susceptible de rééquilibrer la balance commerciale nationale en se passant de l’importation ?

A moyen et long terme, ce sera possible à condition que l’Etat déverrouille le champ institutionnel et le libère des inerties qui malmènent la performance de notre économie.

Ceci est possible si l’Etat se résigne à donner un cap à l’économie et se libérer de la logique dépensière et rentière liée à cette dépendance culturelle au pétrole. Aussi, la volonté de libérer l’initiative nationale émanant des acteurs industriels les plus agissants est plus qu’impérative. On ne peut pas isoler des entreprises comme Cevital, NCA Rouiba et affaiblir des fleurons publics comme Saidal et prétendre réussir le défi de renversement de la tendance commerciale extérieure.

 Certains économistes plaident pour la stimulation de l’offre et pas de la demande. Comment peut-on faire ceci ? Ces deux éléments ne sont-il pas imbriqués l’un dans l’autre ?

Oui, mais je pense que nous pouvons jouer sur plusieurs fronts : l’Etat gagnera à rationaliser l’effort de soutien à la demande induit par un système de subventions incontrôlé et, de l’autre, libérer l’initiative entrepreneuriale pour permettre la formation d’un cercle vertueux, fait de la complémentarité entre une demande soutenue et une offre dynamique, encore une fois, on ne peut imaginer tout ceci sans une réelle disposition des institutions à se libérer des conceptions archaïques de la gouvernance d’une économie. Un réel effort politique et institutionnel est de mise pour parvenir ce à quoi votre question fait allusion.

MDI Alger

Nadir Allam

Bessa, Résidence la Pinède