Akli Moussouni (expert agronome) : « L’agriculture saharienne n’est pas une alternative, mais une opportunité à exploiter »

Akli Moussouni (expert agronome) :

Dans cet entretien, l’expert agronome M. Akli Moussouni répond aux questions d’Algérie-Eco au sujet du secteur agricole en général, et de l’agriculture saharienne, qui fait le devant de l’actualité nationale, en particulier. A ce propos, M. Moussouni estime : « Il ne faut pas considérer que l’agriculture saharienne est une alternative, mais c’est une opportunité à exploiter (…) ».

Algérie Eco : Face à cette double crise économique qui s’abat sur le pays, par rapport à la baisse des recettes pétrolières et au Covid-19, Comment appréciez-vous les orientations et les décisions des pouvoirs publics pour faire face à cette situation, notamment par rapport à la sécurité alimentaire ?

Akli Moussouni : Devant un danger imminent qui guette l’équilibre socio-économique du pays par rapport à la décadence des recettes pétrolières, sa seule planche de salut depuis l’indépendance, les   pouvoirs publics sont pris en otage à tous les niveaux des structures administratives sensées gérer ce secteur, par une incompétence flagrante, dont le seul souci est de rester aux commandes quitte à affamer toute la population. Non seulement on ignore les causes qui ont mené à l’insécurité alimentaire totale du pays, on continue à mener en bateau tout un Etat à qui on fait passer des décisions basées sur de fausses analyses, pour lesquelles on a fabriqué des chiffres donnant le tournis. On a prévu en 2019 de mettre fin à l’importation du blé dur et on a entamé une série de commandes d’importation de milliers de tonnes en 2020! Manipulation des chiffres est la seule « entreprise » de fonctionnement de ces structures qui au lieu de faire leur mea culpa, par rapport à ce qui était entrepris jusqu’alors en termes de politiques agricoles insensées, on continue à mener en bateau le centre névralgique des décisions auxquels on a fait avaler des couleuvres avec un plan d’action virtuel et la création d’un office sauveur d’une agriculture saharienne déjà malade de décisions des administrations existantes (INPV, ITELV, ITGC, ITCMI, ITAFVINSID, ONTA, HSDS, CGA, ITAS…etc), qui n’ont rien fait ni au Nord ni au Sud. C’est donc un défi qui s’impose au pays, pour nourrir 45 millions d’habitant et se passer du pétrole.

Les pouvoirs publics semblent s’orienter vers le développement de l’agriculture Saharienne présentée comme le rempart du secteur agricole en Algérie. Quel est votre avis là-dessus et quelle est la réalité de cette agriculture?

J’ai la nette impression que M. le ministre délégué à l’Agriculture Saharienne et des montagnes, invité de la rédaction de la chaîne 3, ne savait où donner de la tête, car à la 1ère question de la journaliste qui lui disait si « le sud pourrait compenser le déficit en production ? » il était affirmatif, comme quoi le sud va produire tout ce que nous importons, en l’occurrence tous les produits de large consommations pour un montant de 8 milliards de dollars. Cette affirmation délirante, vient couronner l’ignorance totale des causes qui ont mené à cette dépendance totale du pays des produits et intrants étrangers, et l’ignorance des solutions à mettre en œuvre. Devant cette situation inédite, on fait dans la fuite en avant par le lancement d’une entreprise frauduleuse pour laquelle on a fabriqué des chiffres et créer de nouveaux services pour l’accompagner. On est en train de mener en bateau, tambour battant l’Etat et l’opinion publique. Pour moi, c’est toute l’agriculture algérienne qu’on tente de reproduire au Sahara, où elle rendra son dernier souffle. C’est une situation inédite dans les annales de l’économie mondiale où l’on fuit la nature clémente pour affronter ses conditions extrêmes dans une autre région du pays.

Quel est vraiment le potentiel de l’agriculture Saharienne en Algérie? Et quelles sont les difficultés que pose cette agriculture, sachant que le climat est très chaud au sud du pays?

Il y a l’agriculture oasienne traditionnelle, en étages, qui avait servi d’agriculture de subsistance depuis la nuit des temps, aux populations sahariennes. Il y eut des réseaux d’irrigation qui s’étendaient sur des milliers de kilomètres dont les célèbres foggaras ; Ces oasis reparties sur une surface globale de 80.000 Ha environ selon la littérature.  Dans son sous-sol le Sahara cache l’un des plus grand réservoirs d’eau douce connu sous le nom de l’Albien, presque non renouvelable, mais dont la répartition spatiale ne coïncide pas vraiment avec la répartition des sols. L’autre handicap est qu’une partie importante de ces réserves d’eau aquifères est saumâtre, donc inutilisable à la longue. Il y eu incitation ces derniers temps à l’investissement dans les zones sahariennes et steppiques un peu plus au nord, mais toutes ces mises en valeur ont été opérées sur un coup de tête de promoteurs avec un large soutien financier de l’Etat. C’est une entreprise dévastatrice qui s’était opérée sans planification dans des conditions opaques ou la corruption, le détournement, les passe-droit ont été tolérés à outrance. La « Générale des concessions agricoles » (GCA) en est un triste exemple dont la célébrité, consiste à qui profiterait le plus des deniers publics. La très faible minorité qui s’en est sortie difficilement n’a même pas bénéficié de l’encadrement technique. La panoplie d’instituts de recherche et d’encadrement techniques « n’ont pas exécuté leurs programmes, car ils n’ont pas été sollicités par les acteurs » selon les dires du ministre de l’Agriculture saharienne lui-même ex-directeur de l’INRA. Comme quoi, en réalité il n’y a jamais eu de programme. En conséquence, personne ne sait exactement quelles sont les potentialités agraires de ces zones, dont les conditions climatiques sont extrêmes. Ain Salah est la zone la plus chaude au monde selon la littérature. Des quantités astronomiques d’eau et des étendues en milliers d’hectares de sol ont été perdues presque à jamais par rapport à une anarchie des plantation et l’irrigation avec de l’eau salée.  L’échec du programme de plantation du million d’hectares d’olivier est un autre échec, du fait qu’on a tenté de délocaliser cette filière de son fief en l’occurrence le littoral méditerranéen vers un contexte saharien où chaque hectare consomme 10.000 litres d’eau pour des rendements très faibles, au lieu de la développer sur son site naturel. C’est valable pour toutes les autres spéculations.

Il ne faut donc pas considérer que l’agriculture saharienne est une alternative, mais c’est une opportunité à exploiter à travers des exploitations modulaires dont la taille et la vocation ne peuvent être déterminées qu’en fonction de l’expertise du contexte naturel de ces zones dont la priorité doit être accordée aux cultures sahariennes, plus compétitives dans tous les cas de figure, en étant dans leur royaume naturel. Ce qui ne peut se faire conjoncturellement comme toutes les aventures qu’on a fait subir à cette partie du pays.

Dernièrement, le président de la république Abdelmadjid Tebboune a déclaré, que l’agriculture Saharienne « peut contribuer à la réduction des importations et qu’elle est « capable de satisfaire les besoins nationaux en sucre et en huile ». Il a également parlé de l’élargissement de la culture céréalière aux régions du sud afin de réduire les importations de 20 à 30%. Que pensez-vous de ces propos?

Monsieur le président de la république, n’est pas un agronome, il a donc déclaré ce qu’on lui fait dire dans l’irresponsabilité totale et on lui a fait faire créer de nouveaux offices et autres unités de recherche sans lui avoir dit que celles qui existent n’ont jamais produit quoi que ce soit, ni pourquoi on n’a jamais exploité des centaines d’expertises payées très chèrement par le trésor public. On ne lui a pas dit qu’on ne savait même pas pourquoi elles ont été créées, ni pourquoi les agriculteurs ne les ont jamais sollicités. A-t-on évalué le potentiel exploitable et déterminer les avantages comparatifs en faveur de ces zones pour dire qu’elles seraient capables de satisfaire les besoins du pays en sucre et huiles de graine oléagineuses ???? Comment expliquer alors que le BNEDER a raté l’implantation durable des investissements déjà réalisés mais abandonnés quelques années après, transformant des zones entières en un environnement horrible, dans la plupart des cas mis en vente.

La culture des céréales est techniquement possible, mais pourquoi courir indéfiniment derrière un culinaire déséquilibré par rapport à la consommation à outrance de cette denrée dont le niveau dépasse plus de 2 fois la moyenne mondiale (271 Kg par Habitant contre 130 Kg dans le monde). Là encore pourquoi ne pas opter pour les farines noires (orge, seigle… etc) plus résistante aux conditions climatiques et plus confortables pour la santé et plus rentables et d’un large usage. Ne faut-il pas mettre en place d’abord une politique de nutrition pour déterminer la ration équilibrée que doit consommer la famille algérienne en fonction de l’offre de notre contexte naturel, avant de courir derrière un état de fait résultant de décisions prises au grès du hasard.

Le ministre délégué chargé de l’agriculture Saharienne et de montagne, Fouad Chahat a fait savoir, récemment, que 250.000 hectares identifiés au sud du pays peuvent être rapidement mis en exploitation. Quel est votre avis à ce sujet?

Il a parlé plutôt de 1,8 million, de 1 million, de 800.000, de 200.000, de 250.000 ha ….etc. On a déclaré aussi que l’agriculture saharienne procure au pays l’équivalent en production de 6 milliards de dollars, couvrant 30 % des besoins du pays. Comme quoi ces terres produisent 8 fois plus que les meilleures terres européennes. L’analyse arithmétique de ces chiffres fait ressortir que cette agriculture saharienne couvre approximativement 10% des besoins du marché national, mais en même temps on projette de couvrir le déficit compensé par l’exportation ! On a déclaré aussi qu’on a mis un terme à l’importation du blé dur à partir de 2020, et juste après on fait une commande de près de 50 millions de quintaux avant même d’achever le 1er semestre de cette même année ! Une sorte de diversion qui vient de reproduire exactement la fameuse histoire de l’exportation de l’orge qu’on avait réimporté quelques semaines après. On a même déclaré qu’on va lancer dès la campagne prochaine (Septembre 2020) la plantation de cultures industrielles, tout en oubliant d’avoir lancé tout récemment une campagne de récupération de 3,5 millions Ha de terre (essentiellement au Sud) qui n’a pas été travaillée  et  ouvert une enquête au niveau de chaque wilaya pour connaitre les raisons de l’inexploitation des autres terres, pour « Apurer une situation kafkaïenne ou plus personne ne savait ce qui se passait sur le terrain » selon les propres déclarations de Monsieur le ministre délégué à l’agriculture saharienne en tant qu’invité de la rédaction de la chaine 3. Il faut retenir aussi que le reste de l’agriculture, c’est à dire l’essentiel, n’est concerné pour le moment par aucune réforme ni décision ni vision projection. Curieusement on a fait la sourde oreille par rapport à la menace générée par la pandémie du coronavirus sur l’insécurité alimentaire mondiale, dans un pays qui ne dispose de presque rien pour affronter cette situation.

Après une baisse qui a duré plusieurs mois, les prix de la viande blanche ont connu ces derniers jours une flambée soudaine. Selon vous, quelle en est la raison?

C’est, soit des prix très bas qui détruisent le potentiel investissement, où des prix exorbitants qui lessivent la bourse des ménages dont le pouvoir d’achat est largement malmené par l’inflation d’une économie abracadabrante. Cette situation, touche pratiquement tous les produits agricoles du fait qu’ils ont été générés dans l’anarchie totale par rapport notamment à l’offre et la demande. A présent, dans le cas de cette flambée du prix du poulet, il faut retenir que les professionnels de cette filière ont subi une perte sèche durant presque une année par rapport à des coûts de production dopés par la cherté de l’alimentation, de l’énergie et des produits phytosanitaires. Ce qui a fait que plusieurs de ces opérateurs ont jeté l’éponge, donc plus de production. Ceux qui avaient plus de moyens ont continué en offrant moins de quantité sur le marché ce qui fait cette remontée spectaculaire du prix. Ce qui va permettre à ces derniers de récupérer une partie de leur perte, sans compter sur l’intervention de l’Office National d’aliment de bétail (ONAB), qui vient casser ces prix, aggravant de fait la situation de cette filière, qui elle-même pose problème à l’économie du pays en dépendant à 100% des intrants d’importation. C’est toute cette « bouillabaisse » qui se reproduit indéfiniment qui fait la problématique de l’économie agricole.

En dépit des potentialités dont il dispose, le secteur agricole en Algérie demeure sous-développé. Pour quelles raisons selon vous?

Ce secteur ne peut évoluer lorsque sa dynamique n’est pas inscrite à des objectifs économiques.  Aucun fonctionnaire de ce secteur n’est obligé de produire, mais aussi aucun agriculteur n’est obligé d’agir dans un cadre organisé. On n’a jamais mis en place des filières dans le vrai sens du terme. C’est une activité de subsistance ou chaque opérateur se débrouille pour se créer un plan de charge et écouler ses produits là où il est possible. Il n’est sûr de rien jusqu’au moment où il a perçu son argent. Donc aucune visibilité commerciale. Les pouvoirs publics de leur coté n’ont aucun programme, ni vision à termes. Ils agissent après chaque événement pour rééquilibrer sous la pression constante du consommateur, un marché imprévisible. En l’absence de cette notion de filière, les pouvoirs publics d’une part et les milliers d’opérateurs d’autre part, jouent à « cache-cache ». Il y a toujours un perdant ou les 2 sont perdants, mais jamais « Gagnant-Gagnant » puisque les 2 parties ne sont liées par aucun partenariat en dehors du consommateur, qui sert de vase communiquant.

Selon vous, qu’est-ce qu’il faut faire pour redonner au secteur agricole sa place de secteur économique?

Nous avons conçu dans notre cabinet de « Recherche – Développement » un schéma  d’organisation de ce secteur, dont la récupération de la sécurité alimentaire du pays. Lequel schémas que nous avons présenté au ministère de l’agriculture qui apparemment n’est pas intéressé, probablement qu’il a d’autres chats à fouetter.

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