Ali Bey Naceri : « L’Algérie est à 5 euros exportés sur 100 importés »

produits agricoles algériens

Ali Bey Naceri est le président de l’Association nationale des exportateurs algériens (Anexal). Dans cet entretien accordé à Algérie ECO, il revient sur la dernière actualité faisant état de refoulement des produits agricoles algériens par plusieurs pays pour non-conformité. Il aborde également l’épineuse question de l’exportation hors-hydrocarbure.

Kia Picanto

La presse nationale a relayé largement ces derniers jours, des informations relatives au rejet de produits agricoles algériens par la Russie, le Qatar et le Canada. Qu’est ce qui s’est passé au juste ?

Comme tout à chacun, nous avons reçu l’information, qui a fait le tour des réseaux sociaux, concernent le refoulement d’une cargaison de pommes de terre de Russie pour cause de surdosage de pesticide. Il faut savoir une chose, c’est la première fois qu’un produit agricole algérien écope d’un rejet. On n’en a pas eu par le passé.

Il faut savoir également que les pesticides ne sont pas interdits. Il existe ce qu’on appelle les limites maximales des résidus. Autrement dit, il y’a un taux de résidus au-delà duquel un préjudice pourrait être porté à la santé de l’humain.

Revenons au refoulement, il y’a eu en effet un rejet mais qui concernait un seul opérateur pour ce qui est de la Russie. S’agissant des autres pays, nous avons eu un seul cas de rejet de la tomate par un pays du Golf (le Qatar) pour des raisons qui restent inconnues. On ne sait pas d’ailleurs si c’est à cause des pesticides ou plutôt une altération du produit pendant son transfert pour non-respect de la chaine de froid.

On a eu également un cas de rejet des dattes algériennes par les Canadiens pour cause de ver. Pareil, ce cas concernait un seul opérateur. Nous n’exportons pas de grosses quantités vers ce pays, mais il y’a quand même une vingtaine opérateurs qui sont porté sur le marché canadien.

Donc, ce n’est pas un refoulement massif comme rapportaient certains organes de presse ?

En aucun cas ! Pour les dattes, nous  avons exporté 46 000 tonnes en 2017. Sur la totalité de cette quantité, aucun problème n’a été enregistré. Pour cette fois-ci, le rejet ne concernait que deux containers. Nous exportons 20 000 tonnes sur le marché français, mais aussi vers d’autres pays européens, et nous n’avons jamais eu de problème à ce sujet.

Toutefois, est-ce que ces refoulements peuvent nuire à réputations des produits algériens déjà absents sur la scène internationale ?

Non ! D’abord, on commence à exporter. Puis, les produits algériens, notamment la pomme de terre, est très appréciée dans des pays comme l’Espagne. Nous avons eu cette information.

Comment évolue la valeur des exportations des fruits et légumes algériens ?

Depuis 2015, on constate une forte propension à l’augmentation de la valeur. On était à 37 millions de dollars, puis on est passé à 39 millions de dollars. Après, on a atteint les 40 millions de dollars. En 2017, on a enregistré un peu plus de 51 millions de dollars.

Ces chiffres restent minimes vu les potentiels de l’Algérie. Un très long chemin reste donc à faire…

On exporte à peu près 51 produits. Mais, ce sont des petites valeurs. Pour être un pays exportateur des produits agricoles, il faut réunir deux conditions. La première des choses, c’est consacré une terre à l’exportation. On ne peut exporter à partir d’un marché informel. Actuellement, pratiquement toutes les exportations se font via des traders qui achètent sur des marchés.

Il faut savoir après que l’exportation exige une planification, qui ne peut se faire qu’à travers le marché informel. L’exportation commence par la demande. Il est nécessaire donc de voir où cette dernière existe pour la satisfaire. Mais qui peut planifier ? C’est naturellement celui qui dispose de la terre, et non le trader. Il y’a beaucoup de terres en jachère en Algérie, pourquoi ne pas céder 200 000 ou 300 000 hectares et les considérer comme des terres exportatrices. C’est ce qui se passe dans le monde. Tous les pays qui ont réussi, ils ont consacré une terre à l’export avec un business plan précis.

Par ailleurs, comme notre itinéraire technique est faible, il va falloir le consolider en injectant de la qualification, par le biais, des jeunes qui sont formés dans les écoles. Dans le domaine de l’agriculture, nous avons de grandes écoles et des centres de recherche. Malheureusement, les étudiants ne vont pas là où ils doivent être, sachant que l’agriculteur algérien est sous qualifié.

Plus généralement, pour cette année 2018, y’a-t-il eu une augmentation des produits exportés hors hydrocarbure ?  

Oui, il y’a une augmentation de 31%. Sur les quatre premiers mois de l’année, les exportations algériennes hors hydrocarbure ont atteint les 917 millions de dollars. Je pense que pour l’année en cours, on va dépasser la plus grande valeur jamais atteinte, qui était de l’ordre de 2,5 milliards de dollars, réalisée en 2014.  En 2018, la valeur va se situer entre 2,5 et 3 milliards de dollars.

Même avec ce chiffre, on reste loin du compte…

C’est un autre débat. On ne peut pas s’exonérer d’une vision ou d’une stratégie. C’est quoi ? C’est de voir quels sont les avantages comparatifs de l’Algérie, sur quoi elle peut s’appuyer pour exporter et comment le pays doit s’insérer dans la chaine de valeur internationale. C’est tout le questionnement.

Il doit y’avoir une réponse pour ce questionnement…

Je donne un exemple. Nous sommes exportateurs de gaz brut, alors que nous pourrons demain supprimer un milliard de dollars d’importation de dérivés de plastique, et devenir exportateur d’au moins un ou deux milliards de dollars. Sur cette niche, on peut gagner jusqu’à trois milliards de dollars. En Arabie Saoudite, une entreprise réalise 20 milliards de dollars à l’export dans ce qu’on appelle les dérivés du gaz. Chez nous, on ne l’a pas fait. Nous exportons du gaz et nous importons ses dérivés à mille fois le prix.

On peut être également exportateurs de kérosène et d’essence. Nous exportons l’huile brute, alors qu’on a importés une quantité équivalant à de deux milliards de dollars de ces deux produits.

C’est énorme ! Si on avait des capacités de raffinage suffisantes, nous serions exportateurs. C’est le même cas pour le phosphate, nous sommes le seul pays qui exportons du phosphate brut. En termes de gain, il apporte des sommes dérisoires comme en 2017 où sa valeur d’exportation était de 55 millions de dollars. Toutefois, s’il y’avait transformation, nous aurions exporté pour environ 600 millions de dollars. Entre ces trois produits, nous en avons pour 4 ou 5 milliards de dollars.

Vous avez eu récemment des propos critiques quant à l’accord entre l’Algérie et l’Union Européenne. A quel point il nous est défavorable ?

Cet accord est fait de 110 articles. Sur la totalité de ces articles, qu’est ce que nous avons fait fonctionner ? L’accord sur la liberté des personnes n’existe pas. Pareil pour ceux liés à l’investissement et à l’accompagnement.

Il reste que l’accord commercial. Sur cet accord, nous essuyons une perte de deux milliards de dollars. S’ajoute cela, c’est un accord avec un espace dont la géographie est variable. Ils (les pas membre de l’Union européenne) étaient 15, puis ils sont devenus 25. Par la suite, ils sont passés à 28 états membres, et ils seront 33 dans l’avenir.

Qu’est-ce qu’il faut faire alors, sachant que nos pays voisins, notamment le Maroc, tiennent à leurs accords avec l’UE ?

Nos pays voisins y tiennent car ils ont une offre exportable. Prenons le cas de la Tunisie. Ce pays, durant l’ère du président déchu Benali, avait un taux de couverture de 85%. Autrement dit, pour 100 euros importés, ils exportaient pour 85 euros. L’Algérie est à 5 euros exportés sur 100 importés.