Smail Lalmas : « l’économie algérienne est complètement gelée »

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Smail Lalmas est expert en commerce extérieur et président de l’association Algérie Conseil Export. Dans cet entretien, il revient sur le récent abandon de la règle 51/49 par les Emirats Arabes Unis (EAU) et le Qatar, la baisse du déficit commercial de l’Algérie et les tergiversations du gouvernement quant à l’octroi de terres agricoles en concession à des investisseurs étrangers.

Les EAU ont annoncé lundi la suppression de la règle 51/49. Avant eux c’était l’émirat du Qatar qui abandonné cette règle. Comment expliquez-vous ces changements de position dans cette région ?

Il faut comprendre qu’il y’a une forte concurrence entre les différents pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) en ce qui concerne l’attractivité de leur marché pour attirer plus d’investissements étrangers (IDE). Tous ces pays ont compris que leur développement ne peut pas se faire en étant isolés du reste du monde. Autrement dit, ce développement doit se faire en partenariat avec des pays étrangers dotés d’un savoir-faire, de technologies et capitaux.

Le Qatar l’a fait au mois de janvier 2018 essentiellement pour deux causes. La première, c’est l’embargo actionné par un certain nombre de pays (essentiellement, l’Arabie Saoudite, les EAU et le Bahrein) contre l’émirat qui l’a obligé à réfléchir autrement, notamment par rapport à sa dépendance envers ses pays (l’essentiel des importations qataries s’agissant des produits de large consommation provenaient de ses pays voisins), afin de diversifier ses partenaires.

A partir de ce constat et dans le but d’attirer un maximum d’IDE, il fallait assouplir la règlementation et donner droit aux investisseurs étrangers de détenir à 100% de capitaux (d’entreprises sur son territoire) dans plusieurs secteurs, surtout ceux dits productifs. Car les Qatariens dépendait énormément de l’extérieur et l’embargo a démontré la fragilité en matière d’approvisionnement du marché qatari.

La deuxième cause réside dans la baisse des prix du baril, sachant que le Qatar est le premier exportateur de gaz liquéfié dont les prix sont indexés sur ceux du pétrole. Cette baisse a causé un grand déficit de la balance des paiements, ce qui a conduit les autorités de ce pays à adopter une autre approche économique.

Les Emirats Arabes Unis ont également compris que rester en décalage par rapport à ce qu’il se fait par des pays comme le Qatar, ne pouvait être une approche stratégique et intelligente. Il fallait donc se mettre au diapason.

Du coup les Emiratis, qui ont aussi subi le contrechoc pétrolier, ont saisi qu’il fallait aller vers une diversification de leur économie et sortir de cette dépendance (du pétrole) via l’ouverture de leur marché et de leur espace aux capitaux étrangers.

Car, parmi les règles qui freinent le partenariat avec des étrangers figure cette obligation d’avoir un partenaire local avec une majorité au sein du capital de l’entreprise.

Est-ce que l’Algérie peut s’inspirer de ces deux pays en assouplissant à son tour la règle 51/49 ?

En Algérie ce n’est pas possible parce qu’on (le gouvernement) n’a pas de vision, ni de stratégie économique. De plus, on ne peut pas comparer notre économie à celles des pays cités. Le choix des EAU et Qatar répond à un besoin stratégique et une nouvelle tendance économique. C’est-à-dire, ces deux pays ont répondu à un besoin de développement de leur économie en ciblant, je suppose, des secteurs précis qu’ils souhaitent développer.

Ce n’est pas le cas de l’Algérie qui, d’ailleurs, n’a pas un modèle économique précis. A partir de là, nous ne pouvons pas parler d’ouverture. Et puis, quand bien même, le marché algérien s’ouvrait aux investisseurs étrangers, il n’y aurait personne (pour injecter des capitaux dans l’économie algérienne) du fait du manque de visibilité. Imaginez un étranger qui vient investir en Algérie, il ne comprendra rien à ce qui se passe.

L’ouverture du capital pourrait être un stimulant parmi tout un pack. Il faudrait donc mettre en place une vision économique bien définie, une règlementation souple et un climat des affaires qui pourrait éventuellement attirer ces investisseurs dans un monde où la concurrence est rude entre les pays pour l’attrait des IDE.

Les chiffres des douanes ont été publiés lundi. L’on constate une nouvelle fois que le déficit de la balance commerciale sur les quatre premier mois de 2018 est en baisse, comment vous l’expliquez ?

C’était prévisible. Cette baisse montre l’étroite relation de notre économie avec le pétrole. Dès qu’il y’a eu une hausse des prix de l’or noir, le déficit commercial a baissé. Toutefois, la situation demeure fragile parce que si les cours du baril venaient à chuter à nouveau, l’Algérie se retrouverait dans la même conjoncture des années précédentes.

Je pensais qu’on avait compris qu’il fallait adopter un autre modèle d’économie basée sur une diversification sérieuse et un travail de fond. Ce dernier valoriserait les compétences et établirait un diagnostique sérieux de tous les secteurs dans le but de construire une vision durable.

On constate encore une fois que malgré toutes les épreuves vécues depuis un certain nombre d’années, et malgré les promesses, la fragilité de l’économie est là.

A cette « fragilité » s’ajoutent les machines arrière du gouvernement algérien qui est revenu sur deux grandes propositions, en l’occurrence l’attribution de concessions agricoles à des investisseurs étrangers, et la privatisation des entreprises publiques, quelle est votre lecture de ces deux événements ?

On dit que le gouvernement est l’outil qui exécute le programme du président de la République. Dans ce cas, soit le président n’a pas de programme, soit le gouvernement n’a pas saisi ce même programme, et il a du mal à exécuter ses grandes lignes. Il y’a une contradiction dans la démarche économique entre la présidence et le gouvernement.

Vous parlez de la proposition du gouvernement (concession des terres agricoles aux investisseurs étrangers), faite dans le cadre du projet de  Loi de finances complémentaire (LFC2018), pour booster le secteur agricole dans ce pays, et qui a été supprimée par le président.

Toutefois, ni le gouvernement a argumenté son choix, ni la présidence l’annulée. Ce n’est pas clair. Car si le gouvernement venait avec une option pareille, elle devrait être argumentée. Idem pour le président, s’il venait à annuler cette option, il argumenterait ce choix.

Ce n’est la première fois qu’il y’a collusion entre les deux corps. Je pense qu’il n’y a pas une coordination entre eux, d’où le flou total sur le terrain s’agissant des décisions économiques. Cela ne rassure ni les opérateurs, ni les observateurs, ni les investisseurs locaux ni ceux étrangers.

Je pense que c’est cette instabilité qui a gelé l’économie. Parce que l’économie algérienne est complètement gelée. Et cette instabilité, née de la contradiction des différents corps de l’Etat, a fait que l’investissement national recule sérieusement et celui étranger déserte la destination algérienne.

Récemment, certains grands patrons algériens sont montés au créneau pour remettre en cause le classement établi par Doing Business, alors que ce classement reste un élément central pour les investisseurs étrangers potentiels pour se faire une idée sur un pays donné. Qu’en pensez-vous ?

En effet, tout a constaté que l’Algérie est très mal classée en matière des climats des affaires et d’investissement. D’ailleurs on se demande si la réaction des différents opérateurs a une explication économique ou bien politique. Ce que je dis c’est que le classement Doing Business est un paramètre très important dans la prise de décision des investisseurs étrangers. On devrait donc le prendre très au sérieux.

Tout le monde s’accorde à dire que le climat des affaires n’est pas propice ni pour l’investisseur national ni pour l’étranger.