La difficulté de convaincre les compagnies pétrolières de s’installer en Algérie

Le cours du pétrole Sahara Blend algérien a progressé de 13,1% en octobre

Pressé de mettre en exploitation les gisements d’hydrocarbures non conventionnels déjà répertoriés, le gouvernement algérien ne cache pas sa volonté de convaincre les firmes pétrolières, notamment américaines, d’entamer au plutôt l’extraction de gaz et pétrole de schiste, pour compenser la production nationale en net déclin. 

Ces compagnies ne se bousculent malheureusement pas au portillon pour des raisons que l’on peut aisément comprendre. Il s’agit, on l’a compris, des cours mondiaux de pétrole dont la remontée est évidente, mais qui n’est toutefois pas irréversible, tant que le retour de la pandémie de Covid 19 n’est pas totalement écarté. La situation politique et sociale très tendue qui prévaut, depuis plusieurs mois l’Algérie, produit également un effet repoussoir pour ces compagnies qui préfèrent attendre la fin de cette crise pour prendre les décisions qui leur conviennent.

Bien que sur le plan juridique et réglementaire un effort sans précédent ait été accompli, pour simplifier les procédures administratives et donner des garanties aux firmes concernées (loi relative aux hydrocarbures de décembre 2019), cela n’a pour l’instant, pas suffit à les convaincre de s’installer en Algérie. 

Il faut également savoir  que la conjoncture mondiale, marquée par la pandémie de coronavirus et la chute vertigineuse des cours du pétrole durant les années 2019 et 2020,  n’était pas favorable à ce genre d’investissements qui requièrent de gros capitaux. La modicité des prix qui prévalait durant ces deux dernières années, n’incitait effectivement pas â se lancer dans de nouvelles activités d’exploration et d’exploitation d’hydrocarbures de schiste, qui ne sont rentables que dans la mesure où le prix du pétrole dépasse 40 dollars le baril. Ce seuil ne sera atteint, puis largement dépassé qu’à partir du premier trimestre 2021, changeant totalement la donne économique au profit d’un retour moins risqué à l’investissement dans de nouveaux gisements. A travers le monde, de nombreux puits en cours d’exploitation avaient en effet été fermés et la recherche de nouveaux gisements abandonnée en attendant des jours meilleurs. Ces exploitations pétrolières et gazières n’ont commencé à reprendre que depuis l’été dernier, à la faveur d’une subite et substantielle reprise des cours qui dépassent aujourd’hui 80 dollars le baril de Brent. A ce prix qui garantit d’importants bénéfices aux sociétés pétrolières, cela vaut effectivement la peine de reprendre la production et, pourquoi pas, découvrir de nouveaux champs à mettre en valeur. 

A cette grosse incertitude aujourd’hui dissipée est malheureusement,  venue se greffer cette grave crise politique qui secoue l’Algérie depuis le 22 février 2019, date à laquelle le peuple algérien s’était soulevé pour exiger le départ de l’ex président Bouteflika.  D’autres exigences politiques formulées par le peuple insurgé (instauration d’un Etat de droit, retour à la souveraineté populaire etc.) mais, non encore,  satisfaites à ce jour ont prolongé la durée de cette grave crise politique qui persiste au fur et à mesure que le temps passe et que la répression se durcie. 

A cette crise politique répressive, le régime algérien n’a en effet, jusqu’à présent, répondu que par la répression, seule méthode opérationnelle à laquelle il semble croire. Le dialogue avec la population n’est pas à l’ordre du jour des dirigeants algériens, qui ont résolument optés pour le tout répressif. Confortés par le reflux des manifestants du hirak qui ont déserté la rue, en raison de la répression policière massive qui s’était abattue sur eux, les dirigeants algériens semblent être satisfaits des résultats obtenus et décidés de ce fait d’aller encore plus loin dans cette voie. Les moyens humains et matériels dont ils disposent le leur permettent effectivement, mais rien de concret ne permet d’affirmer que cette contestation populaire massive, ne reprendra pas un jour ou l’autre, du fait même de cet excès de répression, couplée à une fermeture totale des champs politique et médiatique. 

La politique répressive coûte très cher et le régime en place sait parfaitement qu’il a besoin d’un gros surcroît de recettes pétrolières, pour la financer et assurer son maintien au pouvoir. En effet, le déclin de ces recettes ne lui permet plus de se maintenir au pouvoir au moyen de la  redistribution cette rente pétrolière, qui s’est considérablement amenuisée du fait d’une longue période de baisse des prix, mais aussi, à cause d’un sérieux fléchissement de la production nationale d’hydrocarbures qui ne permet aujourd’hui d’exporter qu’environ 500.000 barils/jour. La consommation intérieure progresse en effet d’année en années sous le double effet de la poussée démographique et de la demande sociale, au point que le gouvernement craint de n’avoir plus rien à exporter et plus grave encore pas suffisamment d’hydrocarbures pour faire tourner ses propres usines et infrastructures qui fonctionnent pour la plupart au gaz naturel et à l’électricité.  Pour ce faire, il a absolument besoin d’augmenter la production dans l’objectif d’atteindre au minimum les performances des années 2002-2014 ( 1,5 millions de barils/ jour pour le pétrole et 60 milliards de m3 pour le gaz naturel).

La seule alternative possible pour y arriver réside dans l’exploitation des hydrocarbures de schiste dont l’Algérie regorge (4é réserve mondiale) selon certaines sources  jamais démenties. Mais pour que les firmes pétrolières (notamment américaines) prennent le risque de s’y aventurer, il faudrait d’abord que le gouvernement algérien leur apporte la preuve qu’il est capable de maîtriser la rue et les soubresauts d’une contestation populaire momentanément suspendue, mais prête à ressurgir à tout moment. 

Il est en effet, dans la nature des choses que les  investisseurs (et sans doute encore davantage les investisseurs étrangers), n’engagent leur argent que lorsque l’Etat qui les reçoit, leur garantit la sécurité de leurs personnels et de leurs biens, mais aussi et surtout, un minimum de stabilité politique qui leur permet d’envisager l’avenir avec suffisamment de sérénité.

A moins d’avoir le soutien et les assurances des États concernés, les compagnies pétrolières ne prendront jamais ce risque sans ce minimum de garanties, d’autant plus que les pays en quête d’investisseurs sont nombreux et prêts à faire toutes les concessions possibles, pour les attirer sur leurs sols. 

Les autorités algériennes qui ne savent pas gouverner autrement qu’au moyen de la rente pétrolière, se trouvent aujourd’hui dans l’impasse, du fait de la réduction drastique des réserves d’hydrocarbures conventionnelles. La situation des stocks d’hydrocarbures exportables est par ailleurs, de plus en plus préoccupante, du fait qu’au minimum la moitié de ces disponibilités doit être impérativement réservée à la consommation locale qui augmente de manière fulgurante d’année en années.  L’Algérie n’a donc pas d’autres choix que celui d’aller vers l’exploitation des gisements non conventionnels (Gaz et pétrole de schiste), dont elle détiendrait des ressources inestimables, mais qu’elle ne pourra jamais mettre en valeur par ses seuls moyens. La contribution des grandes firmes pétrolières s’avère donc indispensable et, pour le régime en place, l’enjeu capital consiste à leur préparer dés à présent le terrain, en promulguant le maximum de décrets d’application et en mettant, par tous les moyens possibles, fin à la contestation populaire qui s’éternise. Les autorités algériennes ont déjà commencé à le faire en leur confectionnant des textes juridiques sur mesure et en s’attelant à ramener la stabilité politique par tous les moyens, y compris, ceux qui ne sont pas conformes aux droits humains.  

Les firmes pétrolières tiennent effectivement â investir dans des pays stables et sécurisés, quitte à ce que la stabilité et la sécurité soient rétablies par des méthodes moralement contestables. Cela est valable pour les hydrocarbures, mais aussi, pour toute une panoplie de ressources minières, parmi lesquelles l’or, l’uranium et les terres rares, dont les régimes des pays d’accueil, n’ont souvent pas bonnes réputation en matière de respects des droits de l’Homme. 

Les investisseurs étrangers n’hésitent effectivement pas à s’installer là où il y a des promesses de gros profits, mais â condition que le pays soit pacifié et tenu en mains par un État fort et en mesure de protéger leurs intérêts.  Le ton est du reste donné ces dernières années par de nombreux pays dépendants des hydrocarbures, qui ferment les yeux sur les atteintes flagrantes aux droits de l’Homme, lorsqu’ils ne soutiennent pas carrément les régimes franchement hostiles à la démocratie, pour peu qu’ils leur garantissent un approvisionnement régulier en hydrocarbures. 

Cette conception des relations internationales qui s’appuie sur le principe qu’  « en diplomatie, il n’y a pas de sentiments, mais seulement des intérêts » s’applique parfaitement à l’Algérie, à laquelle les grandes puissances semblent tout simplement dire « on ne se mêlera pas de votre politique intérieure quelle qu’en soit sa nature et si vous voulez qu’on fasse des affaires ensemble, vous n’avez qu’à nous préparer le terrain, en nous garantissant la sécurité de nos biens et un climat des affaires qui nous convienne parfaitement». 

C’est ce à quoi les autorités algériennes s’attèlent depuis ces derniers mois, en optant résolument pour une politique radicale de maintien de l’ordre.