Pacifisme et réseaux sociaux: Les redoutables armes du Hirak

Pacifisme et réseaux sociaux: Les redoutables armes du Hirak

Sans les réseaux sociaux le soulèvement populaire du 22 février 2019 ne se serait sans doute jamais produit. Sans eux il n’aurait probablement pas pris autant d’ampleur et ne se serait certainement pas inscrit, comme c’est le cas, dans la durée. Une féroce répression se serait abattue sur les manifestants, comme cela s’était produit, lors des insurrections d’avril 1980, d’octobre 1988 et juin 2001.

L’intrusion massive des communications via internet au moyen du téléphone portable, a vraiment compliqué la tâche aux forces de l’ordre qui doivent désormais tenir compte de ce redoutable moyen de communication qui permet de transmettre en quelques clics des images ou des propos compromettants susceptibles de valoir à leurs auteurs des sanctions disciplinaires ou des poursuites judiciaires.

La bataille de la communication ne tarda du reste pas à être engagée par les belligérants, chacun selon ses moyens et sa stratégie.  Si l’affrontement entre le peuple algérien, sorti réclamer le droit de prendre en main son propre destin et l’état major militaire, qui veut régenter le présent et l’avenir des algériens, est resté globalement pacifique, sur le plan médiatique il l’est en réalité beaucoup moins, les deux protagonistes se menant mutuellement une bataille sans merci.

Sachant qu’il joue sa survie, l’état major militaire a en effet mis tous les moyens de l’Etat pour, à la fois, mener des actions de propagande en faveur de sa feuille de route et, contrecarrer celles des activistes du hirak qui ont investi massivement les réseaux sociaux. C’est évidemment le haut commandement militaire qui a, le premier, investi ce terrain de la communication en ordonnant, avant même l’insurrection du 22 février 2019 ne commence, la mise aux pas des chaînes de télévision publiques et privées opérant en Algérie.

On se souvient en effet que l’un des tout premiers gestes du haut commandement militaire fut de domestiquer les médias lourds à forte audience et l’on se rappelle qu’Echourouk fut la première chaîne de télévision privée à se mettre au service du nouveau maître, bien avant la destitution officielle d’Abdelaziz Bouteflika. La chaîne Ennahar se mettra à la désinformation et au truquage de l’image pour le compte de l’état major dès que l’ex président fut écarté du pouvoir. Les autres chaines (Entv, Enahar, El Bilad..) ne tarderont pas à suivre, en attendant que la caporalisation des médias atteigne la radio et une part importante de la presse écrite et électronique Seules les chaînes de télévision Berbère TV et El Maghribia sont parvenues à garder leur autonomie. Il ne reste aujourd’hui que quelques titres, sans grande influence sur l’opinion publique, qui ont quelque peu réussi à conserver une ligne éditoriale relativement indépendante.

Pour contourner ce verrouillage médiatique organisé par l’état major militaire, il ne restait alors aux algériens que l’issue du « journalisme citoyen » au moyen des réseaux sociaux, notamment, facebook, YouTube, tweeter et toute une panoplie de sites électroniques. Avec de simples téléphones portables connectés à internet, les algériens parviennent en effet à fournir des mines d’informations, aussi riches qu’adaptées au vécu quotidien d’un peuple qui s’est soulevé pour améliorer son destin.. Quoi de plus efficace que des images de situations réellement vécues et instantanément transmises, pour battre en brèches les images et les commentaires qu’émettent, à longueur de journées, les télévisions qui ont abandonné le noble métier de l’information pour celui de la propagande qu’elles se sont mises à pratiquer avec beaucoup de zèle? C’est en réaction à cette pollution du champ médiatique que le « journalisme citoyen » au service de la révolution du 22 février a vu le jour et s’étoffer au gré du verrouillage de l’information et notamment, depuis que les chaînes indépendantes El Magharibia et Amel TV, furent empêchées d’émettre.

Aujourd’hui ce sont pratiquement tous les algériens disposant d’un Smartphone qui pratiquent le journalisme citoyen. Ils offrent au quotidien toute une diversité d’images et de commentaires, aux populations qui ont déserté les médias lourds qui ont perdu toute crédibilité à leurs yeux. Considérés comme des médias de la « Aissaba » les chaînes de télévision Echourouk, Ennahar, El Bilad et ENTV sont du reste régulièrement vilipendés par les manifestants du hirak sous les cris de « Kanates el aar » (Chaînes de le la honte » et « ya sahafa aib alikoum » (journalistes honte à vous). 

Il faut reconnaître que ces organes d’information aux ordres ont versé dans un excès de zèle tel qu’il desservira leur popularité et celles de leurs journalistes qui seront souvent chassées des manifestations du hirak. Le spectacle de dizaines de caméras et de micros tendus aux dirigeants politiques ou aux candidats du scrutin présidentiel, alors que des manifestations qui drainent des millions de citoyens sont totalement ignorées, est en effet de nature à jeter le discrédit sur ces médias et leurs journalistes qui œuvrent sans aucun état d’âme, à masquer ou travestir la réalité.

Les médias indépendants, à l’instar de Berbère TV et El Magharibia quand elle était en activité, bénéficient d’un crédit considérable de la part des manifestants du hirak. Berbère TV qui fait un travail d’information remarquable sur une part importante du territoire algérien, sera élevé par les manifestants au rang très honorable de « télévision du peuple » par le slogan désormais célèbre « Berbere TV, Kanate Echaab ».

Si les citoyens ont effectivement investi en masse les réseaux sociaux pour, en grande partie, compenser les déficiences de ces médias muselés, le pouvoir s’est, lui aussi, lancé dans cette aventure, avec l’avantage de l’argent public qui lui permet d’acquérir des moyens de propagande sophistiqués et de recruter une armée de virtuoses de la désinformation et du cyber attaque.

Les « mouches électroniques » qui ont envahi la toile sont, de ce fait, devenues les bêtes noires des internautes, mais plus encore, des « citoyens journalistes » qui doivent constamment trier les bonnes informations, au milieu des milliers de « fakes » qui circulent sur les réseaux. Mais à ce jeu de dupes, le journalisme citoyen finit toujours par gagner, aidé en cela par la présence « in situ », des personnes qui filment ou rédigent les commentaires. Les manifestations populaires et tous les faits divers observés à ces occasions, sont ainsi rapportés à profusion par ces internautes, torpillant du coup la volonté du pouvoir de les occulter.

Sur facebook, tweeter, YouTube et Messenger, on trouve en effet une profusion d’images, de reportages filmés et de commentaires transmis en direct depuis les terrains d’investigation. Le citoyen n’a jamais été aussi bien informé que depuis qu’il a tourné le dos aux médias lourds algériens. Il reçoit des informations en plus grande quantité, ce qui lui permet de se forger, après décantation, sa propre opinion.

Il y a également lieu de constater que le pouvoir a beaucoup joué sur les perturbations dans l’accès à internet, notamment lors des sorties du hirak, à l’effet de minimiser l’ampleur de ce grand mouvement populaire en réduisant au maximum les flux d’images et de commentaires provenant des manifestations. 

C’est un moyen de plus conçu dans les laboratoires des services secrets algériens pour réduire le retentissement  médiatique de ce mouvement qui s’est imposé comme une arme redoutable de contestation dans un pays où les gouvernants ont toujours refusés de laisser place à une opposition quelle que soit sa nature. Et pour ces gouvernants, ce foisonnement de vidéos et de commentaires qui les prennent pour cibles, constitue à l’évidence un « affront ». D’où leur acharnement à mettre un terme par tous les moyens possibles.

En plus des restrictions faites à l’information au moyen des perturbations des réseaux internet, les services de sécurité se sont également mis à surveiller de prés les comptes facebook, tweeter, YouTube et autres, à l’effet de détecter les post jugés subversifs.

De récentes lois promulguées à cet effet permettent de poursuivre en justice leurs auteurs. Plusieurs internautes ont ainsi été incarcérés et vécu l’enfer de la détention arbitraire, en application de cette loi liberticide. Mais ces derniers sont si nombreux,  que la répression qui s’est abattue sur un certain nombre d’entre eux, n’a pas eu d’impact sur les flux d’informations qui circulent et continuent à naviguer en permanence sur la toile.

Sur une population de 42 millions d’habitants, l’Algérie compterait en effet pas moins de 22 millions de comptes Facebook, Youtube, Messenger et tweeter, sur lesquels les internautes de tous âges suivent l’actualité à partir d’un Smartphone ou d’un ordinateur.

C’est pourquoi, face au pouvoir qui a choisi la manière forte pour exécuter sa feuille de route, la bataille de la communication semble d’avance gagnée par le peuple qui a choisi ces moyens de communication modernes et non contrôlables que constituent les réseaux sociaux, pour organiser la riposte médiatique.

Malgré la logistique et les moyens financiers qui lui permettent de s’offrir des complicités en Algérie et en dehors, le pouvoir ne parvient effectivement pas, à contraindre des millions d’algériens qui lui sont franchement hostiles à abandonner leur combat. Les internautes redoubleront d’efforts pour susciter un maximum d’absentions au scrutin présidentiel du 12 décembre 2019 et parviendront à dissuader pas moins de 60% des électeurs (selon les chiffres officiels) et 90% (selon les estimations des observateurs) à se rendre aux urnes. Ces chiffres sont de natures à disqualifier le scrutin, même si le pouvoir a décidé de le valider.

Si les résultats mitigés de l’élection sont il est vrai, dus en grande partie aux internautes, d’autres facteurs y ont également contribués. On peut citer à titre d’exemples, les brutalités policières commises en pleine campagne électorale et la qualité toute médiocre des cinq candidats qui n’incite vraiment pas à participer au scrutin présidentiel. La magie d’internet est en effet, d’une redoutable efficacité quand il s’agit de mettre en évidences les bavures policières ou de rappeler, à coups d’images sorties des archives, le passé trouble des candidats. Les manifestants opposés au processus électoral, trouvent ainsi matière à rendre la vie dure à ces prétendants au fauteuil présidentiel, qu’ils ne manquent pas de vilipender à chacun de leurs déplacements.

La confrontation médiatique entre le commandement militaire et les partisans du hirak, ira certainement crescendo au fur et à mesure que le hirak se poursuit et s‘amplifie. Hormis le recours à l’argent public pour payer les « mouches électroniques » et faire disparaitre des chaines de télévisons qui dérangent, l’état major militaire qui est derrière ces manœuvres, n’a à vrai dire que peu de solutions pour contrecarrer l’offensive médiatique menée par des dizaines de milliers de jeunes internautes mobilisés pour la circonstance avec, de surcroît,  la fierté de participer à une magnifique révolution populaire. Ils sont, non seulement, nombreux, mais aussi et surtout, très créatifs quand il s’agit de déjouer des « fake news » et des raids électroniques malveillants. Ils sont également présents sur tout le territoire national et à l’étranger, ce qui leur permet de rendre compte du vécu local qui, souvent contredit les informations tronquées que les détenteurs du pouvoir veulent imposer.

C’est dire que cette bataille médiatique n’est pas du tout prête d’être gagnée par le commandement militaire en dépit des moyens colossaux qu’il y a investi. Ce sont pour l’instant les jeunes internautes qui opèrent pour le compte du hirak qui ont gagné la partie, en devenant son informateur attiré, et par conséquent, son « influenceur » dominant. Il ne restera bientôt au commandement militaire que l’usage de la répression pour pacifier cette insurrection populaire, mais comme les réseaux sociaux permettent de prendre à témoin l’opinion internationale, l’usage de la brutalité contre des manifestants pacifiques pourrait bien se retourner contre lui. Il en tout récemment fait les frais, avec la condamnation du haut commissariat aux Droits de l’Homme de l’ONU, qui lui officiellement reproché sa politique ultra répressive à l’égard des manifestants et internautes pacifiques.

Colloque MDI