Akli Moussouni : « C’est la demande algérienne en céréales, en alimentation animale et en poudre de lait qui enflamme les prix à l’international »

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Les prix de plusieurs produits alimentaires ont flambé depuis le début de l’année en cours. On citera l’eau minérale, les légumes, les pâtes alimentaires, sans parler du poisson devenu inaccessible aux bourses moyennes dont le pouvoir d’achat est déjà mis à rude épreuve. Pour les raisons de cette flambée, l’on évoque souvent un déséquilibre entre l’offre et la demande, la hausse des prix des matières premières sur les marchés internationaux ou encore la dépréciation du Dinar…

Dans cet entretien, Akli Moussouni, Expert Senior, Directeur des programmes SIMDE, revient sur cette question de la hausse des prix et affirme : « Dans bien des cas, c’est la demande algérienne en céréales, en alimentation animale et en poudre de lait qui enflamme les prix à l’international quant tenu des fortes quantités commandées ».

Algérie-Eco : Plusieurs produits alimentaires ont connu une augmentation depuis le début de l’année. Selon vous, quelle est l’explication de cette flambée ?

Akli Moussouni : Évoquer un déséquilibre entre l’offre et la demande est un discours trompeur pour dire qu’il y’a production mais que la demande est davantage plus importante ce qui est totalement faux, puisque le pouvoir d’achat du consommateur algérien s’est érodé bien avant cette flambée des prix, ce qui fait qu’il y’a moins de demande. Par contre, à défaut de pouvoir doper la production nationale, la dépréciation du Dinar vient compliquer la situation. Quant à la hausse des prix des intrants sur le marché international, ce n’est pas toujours le cas, mais il est vrai que la pandémie de la Covid-19 a une grande responsabilité dans la perturbation des prix.

A noter qu’en l’absence d’un marché formel, planifié et normalisé, il est difficile de répercuter sur le prix administré en Algérie la fluctuation du cours mondial. Ce qui fait que le prix payé par le consommateur algérien est soit en stagnation, soit en inflation, mais jamais à la baisse. Dans bien des cas, c’est la demande algérienne en céréales, en alimentation animale et en poudre de lait qui enflamme les prix à l’international quant tenu des fortes quantités commandées.  

Cette flambée des prix risque-t-elle de s’accélérer durant les mois prochains et se généraliser pour toucher tous les autres produits?

Oui, absolument tant qu’on continu à mener l’Etat algérien en bateau avec de feuilles de routes insensées et des dispositions d’urgence pour colmater les brèches qui n’en finissent pas de s’ouvrir par rapport à des dispositions qui ne relèvent d’aucune logique économique connue. L’incompétence des ministères ne peut plus être maquillée par la manne pétrolière. Ce qui malheureusement ne peut qu’accélérer la décadence de l’économie algérienne et l’agriculture en particulier, puisque aucune entité (ministère et ses représentations, établissements économiques (EPE), organisations professionnelles, chambre de l’agriculture …etc ) ne sont organisés ni endogène, ni en exogène pour contribuer au développement de l’économie agricole et agroalimentaire. C’est le constat auquel notre cabinet de recherche a abouti.  

Sur un autre plan, on tente de faire passer inaperçues un ensemble de dispositions destinées à récupérer le maximum de liquidités à travers une fiscalité dormante durant toute la période de l’aubaine de la manne pétrolière et le retrait des subventions de l’Etat à la limite rouge de la baguette de pain et du sachet de lait, ce  qui va doper d’avantage la hausse des prix  au moment où  sur le pouvoir d’achat des citoyens est hypothéqué par une  cherté de la vie déjà fort contraignante pour les bas salaires et les petits revenus instables. 

Pendant ce temps, il n’y a aucune réaction des autorités concernées notamment le ministère du Commerce face à cette augmentation des prix des produits alimentaires. Que pensez-vous de ça?

Le ministère du commerce, pour sauver son image, ne peut faire que dans le populisme, dans bien des cas au dépend de gens qui ne font que leur travail dans un contexte miné par une culture de l’assistanat et de l’informel qu’il n’est pas aisé de changer sans une production nationale alternative. D’autant plus que le ministère de l’agriculture qui se positionne à l’amont ne fait rien pour contenir cette dépendance des productions extérieures, celui du commerce ne peut que s’agiter dans le vide. On a assisté à plusieurs reprises à une guéguerre inutile entre les 2 administrations à travers des déclarations des uns et des autres. Ce qui cache très mal l’absence d’une politique de développement cohérente des secteurs 

Quel impact de cette flambée des prix sur le citoyen dont le pouvoir d’achat est déjà mis à rude épreuve?

C’est une situation conséquente de politiques économiques basées sur le soutien de l’Etat tous azimuts, qui risquent d’être conflictuelles, si au lieu de dégager des politiques de développement cohérentes en mesure de reconstruire des filières autonomes autour de chaines de valeurs et en même temps créer de l’emploi et où la dynamique de l’emploi et pouvoir d’achat auront un impact primordial sur le comportement des ménages en termes de consommation et la relation inverse sera aussi à l’œuvre. C’est la seule démarche que peut rendre l’impact socio-économique.

A présent, malheureusement, on continue à sacrifier le potentiel humain et matériel dont dispose le pays sur l’autel de l’incompétence avérée des ministères chargés des secteurs économiques sans exclusive. Aussi, Il faut se rendre à l’évidence que notre législatif est vide en termes de production et de protection du produit national, ce qui complique la solution, si l’on continue à espérer des changements économiques en se fixant intra-muros des objectifs pour lesquels on ignore comment y parvenir avec des mécanismes qui n’ont rien donné. C’est le défaut majeur des politiques engagées jusqu’alors, dont les conséquences commencent à faire mal sans la couverture de la manne pétrolière. Le cas du Venezuela est à exemple à méditer pour éviter la catastrophe.