Messaoud Belambri : « On ose encore nous dire qu’il n’y a pas de ruptures de médicament? »

Dans cet entretien, le président du Snapo, M Belambri revient en détail, sur le phénomène de la rupture de stock pour certains médicaments ainsi que les vraies raisons de ce problème. M Belambri s’est exprimé notamment sur la dernière information selon laquelle Sanofi et GSK ont annoncé un retard dans le développement de leur vaccin contre la Covid-19.

Algérie-Eco : Le problème de rupture des stocks de certains médicaments persiste. Nous avons vu que plusieurs pharmaciens ont lancé des cris d’alarmes à ce sujet. Qu’a fait le Snapo dans ce sens?

M Belambri : Nous avons procédé  à un travail qui consiste à recenser les médicaments signalés en rupture à travers nos bureaux des wilayas. Et en fin de compte, c’est pratiquement la même liste qui est établie à travers toutes les wilayas à quelques différences près. En parallèle à ça, la commission statistique, en coordination avec le bureau national, a également examiné la liste des produits enregistrés auprès du ministère de la santé jusqu’à mi 2020. Nous avons fait ressortir les médicaments introuvables sur le marché. Le nombre des médicaments en rupture, en réalité, est supérieur à 300, mais nous avons retenu, pour certaines considérations techniques et administratives, uniquement les produits qui continuaient à être commercialisés réellement au cours des trois dernières années.

Il y a plusieurs catégories de rupture : Des médicaments non disponibles depuis plus de 12 mois; Des médicaments qui disparaissent et réapparaissent au gré des semaines, en quantitées très limités, et sont sujet à un « marchandage » de la part de certains fournisseurs; Des médicaments livrés juste pour certaines pharmacies.

Ce qui nous rend inquiets par rapport aux autres années, c’est le fait que la liste ne cesse de s’allonger depuis le début de l’année. D’habitude cette liste connaît un mouvement sinusoïdal, car elle monte et descend de semaine en semaine, mais depuis maintenant le mois de juin, l’ascension est continue, et tous ceux qui ont un regard direct sur le marché du médicament, ainsi que de nombreux grossistes en contact avec les importateurs, les laboratoires, et les producteurs, ne prédisent pas une amélioration de la situation, ils n’arrêtent pas de nous lancer que la situation ira en s’aggravant. Nous rappelons encore une fois, que cette pénurie touche tous les médicaments,  ceux importés et produits localement.

Nous tenons également à signaler que le chiffre donné par certains, et qui précise que la liste ne dépasse pas les 100 médicaments en rupture, correspond exactement au nôtre, parce que « eux » ils comptent en DCI, alors que par le passé, et pour reprendre de manière fidèle les ruptures enregistrées réellement sur le terrain, nous avons toujours recensé les ruptures par produit de « marque » par laboratoire. Un médicament est présent sur le marché sous une même DCI (dénomination commune internationale) mais sous différentes marques, et appartenant à différents laboratoires et producteurs, et toutes les quantités importées ou fabriquées, sous leurs différents noms. On a toujours recensé ces produits au sein de la cellule de veille avec le ministère de la santé « médicament par médicament » et « marque par marque », c’est une méthodologie scientifique, qui permet de situer les pénuries de manière précise et ciblée. On ne peut pas faire un travail statistique crédible en mélangeant les marques et les dosages. Sinon pourquoi enregistrer les produits sur la nomenclature nationale avec des codes individuels et propres à chaque médicament ?

Il faut savoir également que les différentes marques de médicaments sont importées ou produites localement en quantités « convenablement réparties » pour répondre aux besoins de santé de notre population. Si une seule marque venait à manquer, ceci entraînera une perturbation en matière de disponibilité, et entraînera de manière systématique la consommation des quantités des autres marques

Est-ce que les autorités concernées prennent en considération vos doléances à ce sujet?

Nous estimons qu’il est de notre devoir de signaler toute anomalie constatée sur le terrain aux pouvoirs publics. Nous signalons à chaque fois qu’il le faut ces ruptures aux autorités compétentes. La liste de ces ruptures, nous l’avons envoyée à notre ministère de tutelle, et le ministère de la santé. Nous apprenons depuis quelques jours que certains programmes ont été signés, et des produits enregistrés par l’agence du médicament. Mais nous ignorons de quels produits il s’agit. En tout cas, nous ne verrons les résultats de ces nouveaux enregistrements et autorisations qu’après quelques mois, car il y a des délais techniques et administratifs incompressibles. Au mieux, il y aura de nouveaux arrivages sur le marché dans trois mois ou plus. Il est vraiment malheureux de constater la prolifération, pendant ce temps, sur les réseaux sociaux de sites, proposant des produits en rupture. Parfois les produits sont proposés à des prix exorbitants, mais parfois ce sont des associations de bienfaisance, qui proposent ces produits gratuitement avec livraison assurée. Même les pharmaciens d’officine ont recours à des appels sur leurs  forums pour venir en aide les uns aux autres, et ceci pour des besoins et utilisations personnels ou pour les membres de leur propre famille. Et on ose encore nous dire qu’il n’y a pas de ruptures ?

Ou se situe le problème exactement à votre avis?

Sachant que ces ruptures existent depuis des années, et constatant que le phénomène allait depuis quelques mois en s’accentuant, nous pensons que les autorités compétentes pouvaient prendre certaines mesures d’urgence, ou anticiper afin d’éviter la situation que nous vivons actuellement. Nous avons un nouveau gouvernement depuis plus de 11 mois maintenant, et des décisions auraient pu être prises en temps utile par le ministère concerné pour éviter ces ruptures ou l’aggravation de la situation.

Tout le monde dénonce le manque de visibilité, certains monopoles, des perturbations dans l’enregistrement et les avenants (programmes d’importation complémentaires). Nous comptons plus de 700 grossistes – distributeurs, mais on fait face sur le terrain à une dilution des stocks. De plus, le plus souvent, l’Etat n’a aucune idée sur la progression des programmes d’importation et leur exécution dans le temps. L’OMS préconise, pour une meilleure gestion du marché du médicament, l’utilisation de logiciels adaptés, mais chez nous, ce n’est toujours pas le cas. La cellule de veille, et le comité de concertation, qui regroupaient périodiquement au niveau du ministère de la santé tous les acteurs du médicament, et toutes les institutions de l’Etat en charge du dossier médicament, ne se sont pas réunis depuis une année. Donc même les informations ne remontaient plus vers l’autorité sanitaire. Le manque de concertation, les décisions unilatérales nous ont menés vers cette situation de rupture jamais vécue. On a l’impression de revenir 30 ans en arrière. On nous a beaucoup promis, mais concrètement, on ne voit absolument rien. Les malades ont besoin de leurs médicaments maintenant, et on leur dit « attendez 2021 ». On nous a déjà promis zéro rupture pour septembre 2020, et voyez où on en est, on enregistre même une très grande tension sur le paracétamol à 1000 mg, un produit pourtant fabriqué localement par au moins 10 producteurs.

Sanofi et GSK ont annoncé le 11 décembre un retard dans le développement de leur vaccin contre la Covid-19. Les deux laboratoires visent désormais une mise à disposition à la fin de l’année 2021. Quel commentaire faites-vous dans ce sens?

Nous étions vraiment surpris par cette annonce, pourtant il s’agit de deux très grands laboratoires qui ne sont plus à présenter. Les spécialistes disent que ce retard, pour ne pas dire « échec », va entraîner sur le marché mondial un manque d’un milliard de doses de vaccin anti covid. Ceci voudra dire aussi que la demande sera orientée vers les autres laboratoires, qui seront encore plus sollicités. Nous restons confiants quant à la démarche adoptée par l’Algérie, car elle a adhéré au groupe de pays parrainés par l’OMS, qui en quelque sorte va choisir et négocier les meilleures propositions auprès des laboratoires qui auront développé le vaccin. De plus, le premier Ministre a installé une commission présidée par le Ministre de la santé, aidé par le Ministre de l’intérieur. Nous croyons savoir également que le recensement  des équipements adéquats (transport et conservation) a déjà été effectué. Le Ministre de la santé a également annoncé que le vaccin sera gratuit. Nous pensons que les choses s’organisent de manière précise et convenable.