La stagnation économique en Algérie : Un effet de l’oligarchie despotique à l’origine du tumulte politique

Nous publions ci-après une contribution  de Mme Sofia Boulesnam Doctorante Chercheuse en EPI – Faculté des sciences politiques.

 

Dans une société richesse et gouvernance sont indissociables, leur interaction permanente ne permet pas de penser la politique indépendamment de l’économie. En Algérie derrière le tumulte politique, se cache un dysfonctionnement de l’ordre socio-économique causé par une mauvaise gouvernance qui a mené à son tour vers un dysfonctionnement de l’ordre politique.

Ignorer ou nier cette interdépendance entre sphère politique et sphère économique serait une négligence destructive, car tout changement politique pour ce pays ne suffira jamais tant qu’il ne sera pas accompagné d’une réforme économique profonde.

Pour trouver les bonnes solutions et débloquer la situation politiquement et économiquement il faudrait d’abord se poser les bonnes questions : Quelle est la dimension économique du problème politique en Algérie ? Comment assurer une transition politique sans reproduire les mêmes dominations ? Comment mettre fin à l’état rentier et organiser une transition économique?

La situation socio-économique de l’Algérie avant le 22 février 2019 :

Pour comprendre un évènement il est indispensable de remonter à sa nature et dénicher ses causes profondes, ce qui avait motivé les Algériens pour descendre protesté dans les rues un février de l’année 2019 n’était pas de nature purement politique puisque le refus du 5eme mandat n’était que l’élément déclencheur d’une frustration politique et sociale. Le mouvement populaire avait placé, dès ses premières manifestations, le slogan « Non au 5eme mandat » au cœur de son action collective, trois semaines plus tard l’objectif était atteint, le président déchu Abdelaziz Bouteflika avait annoncé son renoncement et sa décision de ne pas briguer un cinquième mandat, une déclaration qui n’avait réussi à calmer la rue, même la démission de Bouteflika dans les jours qui ont suivis n’était pas suffisante, un nouveau slogan est apparu «Qu’ils partent tous ». Le mouvement ne voulait plus de Bouteflika mais dans ses causes profondes il s’agissait aussi d’un cri de colère contre la corruption, le chômage, les inégalités…etc. Le Hirak est un mouvement qui s’est dressé contre l’accaparement des richesses et la centralisation des pouvoirs en faveur d’un groupe restreint, l’oligarchie politico-rentière soutenue par la junte militaire, il ne s’agissait pas d’un absolutisme mais de despotisme d’une oligarchie. Une classe d’oligarques corrompus qui conquérait le pouvoir politique, avait commis pendant deux décennies deux erreurs fondamentales, la première celle de la dépendance rentière nous rabâchant que l’Algérie est un pays riche, alors que le philosophe et économiste du 18eme siècle, Adam Smith avait démontré dans son œuvre principale « Origine de la richesse des nations » que des matières premières ou l’argents accumulé par l’exportation ne faisait pas la richesse d’un pays, cette dernière n’est pas dans une richesse princière ni dans l’abondance des ressources premières, il s’agit d’un processus de création de richesse, incluant travail, accumulation des capitaux et un marché compétitive et le problème majeur de l’Algérie est justement dans cette richesse première qui ne se transforme pas en richesse réelle, c’est-à-dire en élément qui contribue à créer de la richesse financière et la richesse en biens.

La stabilité économique et politique d’un état rentier est liée à l’évolution des prix des hydrocarbures, quand l’Algérie connaissait ses beaux jours avec la hausse des prix du pétrole et du gaz, qui lui ont permis une accumulation importante des réserves, cette conjoncture financière favorable au développement était traduite par une mauvaise économie politique. La rente provenant de recettes extérieures fut distribuée au lieu d’être accumulée et de quelle manière, le pays a consommé son potentiel de développement sans rentrer dans des stratégies de développement réel, des subventions qui dépassait les 30 % pour une économie incapable est une erreur aussi.

La deuxième erreur fondamentale est celle de la normalisation de la corruption, au lieu de chercher à  diversifier l’économie et créer de la richesse, la classe dirigeante se contenter de la distribution la rente pour deux objectifs « non avoués », en premier pour s’enrichir, en second pour se maintenir au pouvoir. Dans le lexique politique, lorsque les dirigeants perdent de vue le bien commun pour défendre leurs  intérêts  particuliers le système politique se corrompe, l’enrichissement personnel pratiqué par les dirigeants n’était que l’un des aspect de la corruption enracinée dans la société, ce phénomène est multiforme en Algérie, dans sa forme la plus virulente qui gangrène la nation, il est aussi définit par le laxisme que les dirigeants toléraient en contrepartie de s’assurer le maintien du pouvoir et la continuité des trafics à grande échelle, pendant des années l’état algérien permettait tous les petits trafics dans la société (informel, fraude et bureaucratie) trois éléments destructive d’une société qui ont produit trois effets, de plus en plus visibles aujourd’hui (pauvreté, chômage et inégalités).

Ce mode de fonctionnement de la société a affaiblit le pays, à la veille du 22 février 2019, la situation économique était aussi inquiétante que la situation politique, avec un taux de croissance faible 1,4%, des réserves en baisse avec une contraction d’environ 17 MSD en une seule année, en plus de la forte dépréciation du Dinar qui ne faisait que chuter. Des rapports économiques ont alerté, depuis 2014 déjà et même avant, sur la situation économique Algérienne, des économistes ont vu la déstabilisation politique venir avec des chiffres qui montraient à l’évidence que des élections présidentielles incertaines en 2019 avec une économie défaillante et une vie sociale de plus en plus dégradée, les choses pouvaient évidement déboucher sur une crise politique.

Les défis d’une transition face à une crise politique et économique interne et une crise sanitaire mondiale :

L’Algérie est aujourd’hui face à une incertitude croissante, les enjeux et les défis demeurent considérables en terme politique. L’arrivé de Abdelmadjid Tebboun au pouvoir avec une légitimité « contestée » (61% d’abstention) peut être considérer comme un « goulot d’étranglement » à toute solution consensuelle puisque on constate un rejet « systématique » des initiatives provenant de son gouvernement. Pourtant cet homme du « sérail » peut très bien constituer un point de départ à une rupture, dans la lecture Foucalienne de Machiavel, le tumulte politique n’est pas une agonie de la politique c’est plutôt l’essence de tout changement politique, la conflictualité existante peut être transcendée en songeant aux priorités, pour se faire accepter plus largement comme président de transition il suffirait à Abdelmadjid Tebboun d’être fidèle à ses promesses, à savoir tendre la main aux hirakistes, prendre des mesures d’apaisement en libérant tous les détenus d’opinion et permettre par la suite d’ attaquer le chantier des réformes politiques pour répondre rapidement à l’urgence économique qui ne permet plus d’attendre, avec l’effondrement des prix de pétrole à cause de la crise sanitaire, les réserves continuent à chuter et la demande sur le pétrole et le gaz ne fait que baisser,  en plus des conséquences du Covid19 sur les différents secteurs, la situation financière tourne vraiment en marasme économique. Il n y a plus de choix si le déblocage de la situation politique est la condition ultime de la relance économique, la transition doit se faire rapidement et rigoureusement de façon qui permettrait de répondre efficacement aux attentes des Algériens et surtout satisfaire les antis-pouvoir. Mais quel type de transition politique favoriser pour assurer la réappropriation du pouvoir pour tous face à autant de contraintes ?

La démocratie a bien évidement des conditions nécessaires l’instauration d’un état de droit avec l’ensemble des droits civiques et politiques, qui forment selon le philosophe John Rawls, le cœur de la démocratie, mais il est nécessaire de noter qu’un système démocratique ne s’arrête pas et ne s’achève pas sans une seconde préoccupation, qui serait de maximiser pour tous la quantité de moyens matériels, l’exigence des droits économiques et sociales est une condition de démocratie durable, aujourd’hui dans ses modèles les plus avancés et les mieux réussis dans le monde, la démocratie est  en crise, les mouvements naissants dans les plus anciennes démocraties peuvent en témoigner, Occupy Wall Street ou les gilets jaunes sont des exemples concrets qui prouvent que  le modèle représentative ne fonctionne plus, parce que la démocratie politique en générale et particulièrement la représentative fait ressortir le clivage peuple oligarques, quand elle ne répond qu’aux besoins d’une souche de gouvernants (riches et puissants) et se détache d’une partie ou de la globalité du peuple qui ne se reconnait plus dans ses représentants.

Dans la pensée politique moderne des courants de démocraties alternatives viennent proposer des théories de constructions démocratiques avancées, la démocratie délibérative est une des approches intéressantes, développée par deux philosophes John Rawls avec le principe de la raison public et Jurgen Habermas avec le principe de discussions raisonnées, ce type de démocratie propose de donner au peuple sa légitimité en rendant une décision politique qui découle de délibération, juste et légitime, à ce sujet le politologue Bernard Manin avait écrit : « la décision légitime n’est pas la volonté de tous mais celle qui résulte de la délibération de tous. » l’échange, la discussion d’idées, le débat, l’avis de chacun et de tous sont la source sure de la souveraineté du peuple.  Mais dans le cas de l’Algérie, avant de penser un modèle politique, le pays doit rendre le terrain favorable, la gestion de la crise politique actuelle a besoin de faire appel au bon sens, la transition est un long processus, ce sont des étapes à suivre, la dissolution du parlement et l’organisation des législatives serait la priorité pour installer un certain équilibre entre partisans du pouvoir et les antis-pouvoir, ensuite les Algériens auront à débattre du modèle efficace, tout en gardant en vue qu’une démocratie n’est juste que si elle est fondée sur la liberté politique et l’égalité socio-économique, les deux sont intrinsèquement liés, pour parler d’une démocratie juste il faut penser à assurer égalité politique et justice sociale et économique, l’une ne va pas sans l’autre.

Des solutions économiques simples et applicables :

La réforme politique est sensée précéder la réforme économique, d’un point de vu réaliste les deux dépendent du pouvoir actuel, Joseph Stiglitz un Nobel d’économie avait écrit que l’économie comme la politique était une discipline de choix. Le choix est dans la main des décideurs, nos décideurs aujourd’hui nous rassurent avec des réserves qui selon le président Tebboun suffisent largement à couvrir les besoins sur les deux prochaines années, certains responsables n’excluent pas la possibilité de recourir à l’endettement, mais quelle est la vision précise quelle est l’ambition fixée, une bonne politique économique nécessite de fixer des objectifs à cours moyen et long terme. Une des propositions du gouvernement actuelle serait de miser sur l’économie de la connaissance, une démarche à encourager mais un peu trop ambitieuse, car l’économie de la connaissance dans son applicabilité exige un cadre économique et cadre institutionnel, un certain environnement financier assuré par l’accumulation d’un capital financier et humain préalable et une bonne base technologique et intellectuelle. Afin de ne pas griller les étapes et de répondre efficacement aux besoins actuels, la priorité serait de créer les conditions qui favorisent une transition économique, pour passer de l’état rentier à la diversification de l’économie, il serait donc vivement préférable d’opter pour des solutions réalistes à court terme. Dans ce sens l’économie sociale et solidaire se veut l’alternative par excellence, pour l’unique et simple raison que le modèle ESS donne de la primauté à l’humain sur le capital et œuvre pour l’intérêt général et l’utilité sociale, en plus de donner aux citoyens la possibilité de créer leurs propres emplois et créer leurs propres richesses, l’ESS est un moyen efficace pour lutter contre le chômage, la pauvreté et surtout les inégalités, c’est bien l’outil qui favorise la justice sociale et la démocratie participative. En Algérie ce modèle existe mais il manque d’encadrement juridique, il serait temps d’aller vers une économie sociale et solidaire bien structurée pour tirer un maximum de bénéfice du potentiel humain et naturel et le transformer en richesse réelle, tout en soulageant le pays de la dépendance rentière.

Ce modèle n’est qu’un exemple des innovations sociales que peut développer un état dans le but de redresser son économie, il serait nécessaire aussi de prendre en compte que les mesures de lutte contre la corruption à tous les niveaux, sont aussi une urgence pour l’opération de développement, ce qui ne dépend pas que des mécanismes proposés par l’état mais qui inclut la conscience collective et la responsabilité individuelle et citoyenne.

La lutte contre la corruption et la diversification de l’économie sont les deux objectifs extrêmes de l’état actuel, les solutions existent mais seuls les choix les plus adaptés créeront la différence.

Conclusion : Antonio Gramsci disait: « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naitre » l’Algérie est vouée à rompre avec l’ancien mode de fonctionnement basé sur la corruption et l’ancienne gouvernance despotique afin de donner naissance à de nouvelles perspectives qui mettraient en avant la démocratie politique et la justice socio-économique, Alexis de Tocqueville disait : « Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres. » Les décideurs doivent tirer des leçons de toutes les transitions loupées dans le passé récent de notre histoire depuis l’indépendance pour en finir définitivement avec la déliquescence politique, il n y a pas de fatalité les changements sont des choix, le choix se présente entre sauver le pays ou l’enfoncer encore plus dans le cataclysme politique et la défaillance économique.

Sofia Boulesnam

 

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