Des jeunes cadres du secteur automobile adressent une lettre ouverte au président Tebboune

Industrie automobile : Le nouveau cahier des charges exigera un taux d’intégration initial de 30%

Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Ministre de l’Industrie et des Mines,

Nous, jeunes cadres du secteur automobile activant dans la wilaya de Batna, vous adressons la présente lettre pour vous faire part de notre vision sur l’avenir d’un secteur dont nous sommes les principaux acteurs et au sujet duquel nous sommes malheureusement restés la majorité silencieuse, en ces temps de soupçons généralisés.

Par le biais de la présente, nous aspirons à vous convaincre que l’Algérie peut et doit devenir un pays constructeur des automobiles du futur.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre de l’Industrie,

À une époque où les cartes du monde industriel automobile sont rebattus, nous avons l’ambition que notre pays prenne une place parmi les nations d’origine des constructeurs automobiles mondiaux, précisément dans cette période de transition énergétique. Aussi, lorsqu’on considère que le secteur automobile représente selon les analystes, environ 9% de l’industrie mondiale, il nous semble opportun que votre plan de relance et de diversification de l’industrie algérienne considère une stratégie à adopter pour ce secteur.

En ce qui nous concerne, notre vision est limpide ; l’Algérie peut devenir un pays d’origine des constructeurs de véhicules électriques à conception néo rétro ; futur selon nous du véhicule électrique low cost.

Aujourd’hui, l’entreprise dans laquelle nous exerçons s’est engagée sur le chemin de la concrétisation de cette vision en investissant dans une nouvelle usine à Batna, qui englobera en son sein la majorité des étapes d’une chaîne de production automobile ; partant de l’emboutissage de la carrosserie jusqu’à l’assemblage finale du véhicule. Cette nouvelle usine, qui est sur le point d’être achevé et dont la majorité des équipements sont déjà en Algérie, promet de nous permettre de maîtriser des maillons importants de la chaîne de fabrication automobile. Pour mener à termes ce projet prometteur que nous, cadres de cette wilaya, avons accompagné depuis ses débuts, nous avons besoin du support de votre gouvernement.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre de l’Industrie,

Vingt ans ou trente ans plus tôt, nous ne vous aurions jamais solliciter ou encourager à introduire l’industrie algérienne dans ce secteur. Car à cette époque-là, les moteurs thermiques (essence et diesel) étaient à leur apogée et l’Algérie accusait un retard incommensurable sur ce point précisément. Ce qui a changé, c’est aujourd’hui, nous sommes à l’aube d’une transition énergétique de cette industrie vers l’utilisation du moteur électrique et donc l’abolition du moteur thermique, notre principal point faible.

Nous voyons là, une occasion à saisir et pensons que notre industrie ne doit pas faire abstraction de ce secteur, qui demeure lié à une liberté fondamentale de l’homme moderne. Aussi, nous estimons qu’en tournant le dos à ce secteur, l’Algérie tournera le dos à plusieurs autres secteurs naissants liés à l’industrie automobile du futur.

Selon tous les experts, les véhicules du futur exigeront de nouvelles connaissances servant une intégration nouvelle et profonde du produit dans la vie de ses utilisateurs, à l’image de l’intelligence artificielle, pilote aujourd’hui des véhicules électriques autonomes.

Nous croyons, Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre, que nous disposons d’une fenêtre temporelle ouverte dans l’ère industrielle automobile d’environ 20 ans pour rattraper notre retard et rejoindre les nations qui voudront devenir incontournables dans la fabrication des automobiles du futur. Cette période correspond au temps nécessaire à la transition de la technologie des moteurs thermiques vers celle du moteur électrique. Si l’on considère l’abandon du moteur thermique, qui représente le plus gros de notre retard technologique dans le secteur automobile, notre pays, à travers ses entreprises et leurs ressources humaines, dispose de ce court laps de temps pour maîtriser la chaîne d’approvisionnement automobile de bout en bout, en apprenant à assembler une automobile, à organiser sa chaîne de production et sa logistique, pour arriver à terme à fabriquer ses intrants et donc à installer un tissu industriel répondant aux besoins de ce secteur, soit au plan national ou au plan international.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre de l’Industrie,

Contrairement à l’image perçue, notre ambition n’est pas de demeurer éternellement des partenaires de marques de renom en faisant de l’assemblage de véhicules préfabriqués. Non, nous suivons un modèle industriel bien éprouvé par d’autres pays, basé sur la progressivité. Des pays, qui jadis, assemblaient des véhicules pour des pays tiers, possèdent aujourd’hui leurs propres constructeurs nationaux, à l’image de la Corée du Sud, de la Chine et de la Turquie, pour citer le dernier exemple en date.

Nous, cadres de ce secteur, gardons dans notre esprit, l’aventure de ce jeune Sud-Africain répondant au nom d’Elon Musk, qui, guidé par sa vision d’une automobile 100% électrique, a révolutionné le monde établi de l’automobile et a accéléré le pas de la transition énergétique à travers la marque Tesla.

Nous avons espoir à travers vous, Messieurs, que la politique industrielle qui sera mise en place dans notre pays saura accompagner nos entreprises à suivre les pas des pays cités précédemment, en nous donnant le temps et les moyens nécessaires pour d’abord, apprendre à copier puis ensuite évoluer pour innover. De plus, nous sommes convaincus que la mise en application de notre vision créera un véritable vivier pour les PME/PMI et les startups, voulus noyaux et vecteurs du plan de relance du gouvernement.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre de l’Industrie,

Les détracteurs du secteur automobile, naissant en Algérie, ont dit tout et n’importe quoi sur la modeste expérience algérienne, mais presque tous, semblent faire l’impasse sur les milliers de jeunes travailleurs, dont nous faisons partie, qui ont récolté dans ces usines un savoir-faire qui n’a pas de prix et qu’il sera possible d’exploiter pour devenir une nation de construction automobile.

Nous sommes conscients que notre secteur a connu des ratés au démarrage, mais ces derniers ne doivent pas le condamner à disparaître. Démanteler ce secteur automobile, même défaillant, nous semble être une erreur. Le relancer sur de meilleures bases serait plus sage et romprait avec cette regrettable tradition nationale d’instabilité économique, tant décriée par les investisseurs et dont souvent l’emploi est le premier dommage collatéral.

Ne voyez pas dans notre manifeste Messieurs, une tentative de pression déguisée pour protéger nos emplois ou les entreprises nous employant. Notre objectif est plus noble. Nous, cadres de ce secteur, avons voulu partager avec vous, responsables de notre advenir industriel, une vision sincère de ce que nous pensons être un avenir prometteur dans ce secteur.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre de l’Industrie,

Permettez-nous de partager avec vous les énoncés de quelques axes de travail qui peuvent constituer une feuille de route pour la réalisation des objectifs de notre vision :

1. Accepter la progressivité du modèle industriel actuel et l’accompagner pour évoluer rapidement du SKD vers le CKD, le Full CKD et à terme atteindre le CBU (Complete Built Up), par la création de plusieurs constructeurs nationaux.

2. Saisir le temps nécessaire à l’évolution du modèle industriel (SKD, CKD, Full CKD, …) pour installer un tissu de sous-traitance, orienté aussi vers le marché extérieur pour assurer sa viabilité économique.

3. Développer, restructurer ou relancer les industries connexes au secteur automobile, comme l’industrie de la fabrication des machines-outils et celle de la métrologie. Toutes deux, en berne dans notre pays depuis des années.

4. S’atteler à s’associer avec des constructeurs automobiles de renom, prêts à installer des centres de formation et surtout des bureaux de recherche et de développement pour l’adaptation de leurs produits aux besoins et attentes de notre marché national.

5. Asseoir un réseau de transport des marchandises multimodale pour assurer la logistique des produits fabriqués à l’intérieur ou à l’extérieur de nos frontières.

6. Assouplir les contraintes d’importation des outils de production usagers, ce qui encouragera la délocalisation de certaines chaines de production vers note pays, assurant par la même occasion le transfert technologique au moindre coût.

7. Mettre en place une politique fiscale d’intéressement audacieuse mais balisée avec des objectifs cycliques précis et constants pour encourager les partenaires étrangers ou nationaux à investir dans ce secteur.

8. S’atteler à faire naître des métiers nécessaires au secteur automobile mais absents de la scène nationale, à l’exemple du métier de Designer Automobile.

9. Installer un centre d’homologation des produits fabriqués en Algérie en commençant par s’associer à des sociétés d’homologation internationales de renom pour le transfert de ce savoir-faire.

10. Ouvrir le marché de l’automobile à l’importation mesurée des véhicules neufs FBU (Fully Built Units) pour subvenir aux besoins du marché automobile algérien et donner le choix au consommateur. Toutefois, accompagner cette réouverture du marché par une politique d’intéressement fiscale qui fait clairement le distinguo entre l’importation des véhicules en l’état FBU et celles des véhicules assemblés et à termes fabriqués en Algérie (SKD, CKD, Full CKD puis CBU).

11. Concentrer les activités du secteur automobiles dans des bassins industriels prédéterminés, dotés de toutes les utilités nécessaires au secteur (énergie, réseaux de transport, universités et centres de formation).

12. Créer un consortium d’entreprises multi-sectorielles dont les activités seront complémentaires, pour à terme, réaliser le premier véhicule électrique 100% algérien.

13. Installer un conseil de surveillance mixte, état/investisseurs privés, chapeauté par le Ministère de l’Industrie qui sera chargé du suivi des activités de la filière automobile et l’achèvement de ses objectifs stratégiques.

14. Encourager l’adoption des méthodes managériales modernes en sortant de l’archaïsme du management bureaucratique d’antan, qui a miné les entreprises nationales de notre pays.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre de l’Industrie,

Maintenant que vous êtes aux commandes de notre politique industriel, nous vous demandons de considérer notre vision et de tenir compte de nos recommandations dans l’établissement de votre plan de relance industriel.

L’histoire retiendra que vous avez tenu les rênes de l’industrie algérienne à un moment où l’industrie automobile électrique était ouverte à de nouveaux outsiders. Il vous revient de décider maintenant si vous voulez où non tenter l’immanquable, car nous cadres de ce secteur, sommes prêts à relever le défi.

Nous vous prions de choisir avec sagesse une destination d’avenir pour notre pays qui soit à la hauteur de nos ambitions. Car nous, jeunes cadres de ce pays, sommes fatigués de rester sur le quai de la gare, chargé de notre bagage intellectuel, regardant avec frustration passer les trains de la modernité pris par les autres nations.

Au final, nous vous souhaitons bon courage pour servir les intérêts de ce pays et de son peuple et restons à votre disposition pour de plus amples détails sur notre vision.

Très respectueusement.

Lettre rédigée par :
1. Mokhtar Naili, Officier Exécutif. 2. Adel Grabsi, Officier Supérieur Production. 3. Hicham Bakhouche, Officier Supérieur Logistique. 4. Azouaou Braik, Officier Assurance Qualité. 5. Younes Merazga, Officier Production. 6. Samir Belhadj, Officier Logistique. 7. Mohamed Sofiane Remati, Officier Rework. 8. Seddik Mechelek, Officier Maintenance. 9. Sami Ballah, Officier HSE. 10. Sabri El Mahdi Aoufi, Major Assurance Qualité. 11. Fatah Bilal, Major Rework. 12. Mehdi Bada, Officier Support. 13. Oussama Ayed, Officier Support. 14. Karim Abdessemed, Major Support. 15. Amor El Farouk, Major Support. 16. Abdelhakim Malki, Officier Support. 17. Rachid Messaoudani, Major Logistique. 18. Azouaou Ait Mohand Said, Major Logistique. 19. Oussama Tamarhoult, Major Production. 20. Khalil Kadri, Officier IT. 21. Riad Laib, Major IT. 22. Redouane Ouarghi, Major Support.

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