Grève des magistrats : Un événement inattendu qui ébranle le pouvoir

Grève des magistrats : Un événement inattendu qui ébranle le pouvoir

Il n’est pas dans les habitudes des magistrats et, encore moins, de leur syndicat composé de personnes triées sur le volet en fonction de leur fidélité au régime, de faire dans la contestation de rue. Le Hirak leur a donné l’occasion de la faire à deux reprises, lorsqu’il démarra le 22 février dernier et depuis le 27 octobre dernier.

Si la première fronde avait un objectif purement politique, consistant à apporter ouvertement le soutien des juges au soulèvement populaire né du refus d’un 5é mandat pour Abdelaziz Bouteflika, la seconde, toujours en cours, est mue uniquement par des problèmes socioprofessionnels dont souffre la corporation, notamment depuis que le ministre de Justice a décidé d’autorité d’effectuer un vaste mouvement de mutation et de promotion, qui n’agréé gère la majorité de juges et procureurs concernés.

Pour marquer leur fidélité au pouvoir, aujourd’hui incarné par l’état major de l’armée, le syndicat des magistrats constitué, faut-il le rappeler, de juges en bonne partie désignés par l’ex ministre de la Justice Tayeb Louh, ont immédiatement publié un communiqué confirmant l’entière disponibilité des magistrats en grève à superviser l’élection présidentielle du 12 décembre prochain imposée, comme on le sait, par le haut commandement militaire.

Il ne s’agit donc pas, comme on aurait tendance à le croire, d’une insurrection des juges contre un processus électoral, dont ils se sont dépêchés d’affirmer leur soutien, ni même, d’une volonté d’obtenir l’autonomie de la Justice en s’affranchissant du pouvoir judicaire, mais seulement, d’un mouvement social destiné à rappeler des droits, mais aussi et surtout, des lignes que leur tutelle ministérielle ne doit pas franchir, quand l’intérêt de la corporation risque d’être compromis.

Une grève pas comme les autres

Certes, le souhait d’indépendance de la Justice figure dans la plate forme de revendication, mais elle est loin d’être, du moins pour le moment, une priorité et, pour preuve, le juge du tribunal de Bir Mourad Rais a, bel et bien, décidé de prolonger, en pleine grève des magistrat,  l’incarcération provisoire de l’icône de la lutte de libération, le commandant Lakhdar Bouregaa, très certainement sous pression du chef de l’état major militaire.

Mais quelles qu’en soient ses motivations, cette grève des magistrats n’est pas une grève comme les autres et son intrusion dans une conjoncture peu favorable à un pouvoir politique attaqué de toutes parts, risque de lui porter un coup fatal, en le privant notamment de sa seule source de légalité dans la gestion de cette lame de fond populaire, qui le conteste depuis plus de huit mois.

Privé de cette institution qui lui permet de jeter en prison et de condamner avec une facilité déconcertante des leaders politiques et de simples manifestants, l’état major militaire qui détient la réalité du pouvoir, aura bien du mal à se parer de cette façade légaliste qu’il a su vendre, notamment, aux puissances étrangères. Sans ces magistrats aux ordres, les militaires seront forcement contraints d’user de violences illégales et disproportionnées contre des manifestants pacifiques, ce qui n’est évidemment pas fait pour accréditer cette bonne image d’une armée qui accompagne fraternellement le Hirak, que le haut commandement militaire tente de faire valoir auprès des étrangers.

Mais au-delà de toutes ces considérations, le plus  grand danger que constitue ce débrayage pour le pouvoir, réside en réalité dans la date et le contexte dans lesquels il intervient. Cet événement surgit en effet, au lendemain d’une grève nationale des avocats qui avait ébranlée les tribunaux en mettant, notamment, en évidence les très graves violations de la loi par des juges (ceux du tribunal de Sidi M’Hemed et Bab El Oued notamment) qui envoyaient, à tours de bras, des innocents en prison.

L’excès de zèle et la volonté de plaire aux hiérarchies, ont en effet pris le pas chez certains magistrats, sur la morale et la rigueur professionnelle, au point où les juges sont aujourd’hui stigmatisés sur les réseaux sociaux, qui sont allés jusqu’à publier les photos des procureurs et juges qui ont brillés par la cruauté de leurs jugements (cas du procurer de Annaba qui avait requis dix années de prison contre une personne ayant porté l’emblème amazigh et certains magistrats du tribunal de Sidi M’Hamed et Bab el Oued connus pour l’extrême sévérité de leurs décisions).

Au moment le plus inopportun

Autre effet gênant pour le pouvoir, cette grève illimitée a débuté avant à peine 45 jours du scrutin du 12 décembre 2019 et à la veille d’un appel à une gigantesque manifestation du hirak, notamment à Alger, le vendredi 1er novembre. Une marée humaine en provenance de plusieurs régions d’Algérie y est attendue, précisément pour exprimer leur opposition sans nuance à la farce électorale que veut imposer le chef d’état major de l’armée.

La date du débrayage des magistrats correspond en outre, à un vaste mouvement de grèves sous l’égide d’une ligue de plusieurs syndicats et aux manifestations nocturnes (tintamarre de bruits d’ustensiles de cuisine et clacksons de voitures) qui ont lieu chaque jeudi soir, pour réclamer la libération des détenus d’opinion. La grève illimitée des magistrats a donc introduit un désordre de plus dans les calculs de l’état major qui voulait absolument tenir, si nécessaire par la force, le pari de l’élection présidentielle à la date fixée.

Tous ces événements, auxquels s’ajouteront certainement d’autres encore plus forts au fur et à mesure qu’approche la date du scrutin, éloignent donc chaque jour d’avantage la certitude de la tenue de cette élection controversée.

MDI Alger

Même si le chef d’état major donne l’impression de tenir encore droit dans ses bottes, il ne pourra certainement pas aller jusqu’au bout de sa logique suicidaire, à moins qu’il veuille délibérément mettre en danger la stabilité du pays, mais aussi et surtout, celle du régime politique en place. De ce fait, le scrutin du 12 décembre parait de plus en plus hypothèque et, les prochains jours, beaucoup enclins à des propositions d’ouvertures politiques, présageant d’une issue négociée à cette crise, essentiellement due à la rigidité d’un commandement militaire qui a choisi de sauver le système politique qu’il incarne, plutôt que la patrie.

Bessa, Résidence la Pinède