Nabil Karoui : Robin des Bois tunisien pour les uns, Berlusconi de Carthage pour les autres

A quelques jours des élections, Nabil Karoui, qui veut devenir président, est derrière les barreaux. Celui qui s’est érigé en Robin des bois et défenseur de « l’autre Tunisie », celle des défavorisés, est accusé de blanchiment d’argent. Homme d’affaires, homme politique, pro de la com., fraudeur, spécialiste du charity-business ? Qui est vraiment Nabil Karoui, l’homme qui rêve de diriger la Tunisie ?

La nouvelle, tombée le 23 aout dernier, a fait l’effet d’une bombe. Nabil Karoui, un des favoris à l’élection présidentielle en Tunisie a été mis aux arrêts dans le cadre d’une enquête pour blanchiment d’argent. Des policiers en civil ont interpellé le candidat alors qu’il rentrait à Tunis après l’inauguration d’un local de son parti, Qalb Tounes, dans le nord-ouest du pays. La procédure remonte à 2016, année durant laquelle l’intéressé et son frère seront accusés d’avoir créé des sociétés dans des paradis fiscaux pour échapper au fisc tunisien.                                     En juillet dernier, Nabil Karoui a également été interrogé sur l’affaire avant que son passeport ne soit saisi. Finalement, il sera arrêté quelques semaines plus tard alors que, selon ses défenseurs, il n’y avait pas de risque de fuite du pays et surtout pas d’aveux : le minimum pour obtenir un mandat.                                                                           Pour le moment, les partisans du candidat et les associations des droits de l’homme crient au scandale et ses détracteurs se félicitent de l’arrestation du « Berlusconi tunisien », le faux Robin des Bois qui achète les intentions de votes de la Tunisie défavorisée en distribuant des vivres.

Orgueils ou préjugés : Lorsque les regards se posaient sur le cortège qui accompagnait Nabil Karoui sur les routes du Nord-Ouest de la Tunisie, durant ces deux dernières années, les réactions suscitées pouvaient se ranger dans deux groupes. Le premier, certainement plus grand, voyait dans les cheveux poivre et sel, le jean noir et le polo du propriétaire de Nessma TV, l’unique main tendue de la capitale à « l’autre Tunisie », frappée de plein fouet par les problèmes économiques. « Notre pays est en déséquilibre, il y a deux Tunisie aujourd’hui : le PIB de la première est quatre à cinq fois supérieur à celui de la seconde. En revanche, les richesses de la deuxième Tunisie sont trois fois plus élevées que celles de la première, avec les phosphates, les mines, le pétrole, l’agriculture et l’eau… Mais tout cela ne bénéficie qu’à la Tunisie d’en haut ».

D’après Nabil Karoui, écouter et soutenir cette partie du pays est capital.  « Les attentes, l’appauvrissement, la misère, la déchéance, le désespoir sont des réalités terribles ! L’empathie qui s’est développée avec les Tunisiens nous a convaincus, mes proches et moi, de bâtir une start-up de bienfaisance. Khalil Tounes (son association caritative ; ndlr) a comblé dans la mesure de ses moyens certaines défaillances, alors que les actions humanitaires ne devraient être qu’un appoint à l’action de l’État. En deux ans, près de 100 000 personnes ont bénéficié pour la première fois d’un suivi médical, c’est dire l’inanité du système. Une partie du pays est dans le XXIe siècle, l’autre au début du XXe siècle ». Pour le candidat, le responsable est tout désigné. « Il y a là plus que de la défaillance : c’est un renoncement total de l’État ».

Des discours enflammés de cet acabit, Nabil Karoui en a prononcé des dizaines, avant d’offrir des vivres. Et tous ces déplacements et discours sont enregistrés et diffusés sur Nessma TV, sa chaîne de télévision. C’est d’ailleurs l’un des principaux griefs de ses détracteurs. Ceux qui grincent des dents au passage de la Land Cruiser noire du richissime homme d’affaires, qu’ils accusent d’acheter des votes à coup de paquets de pâtes.                                                                      Pour les détracteurs de Nabil Karoui, chacune de ses prétendues œuvres caritatives n’est en fait qu’une ligne d’un programme de communication politique bien précis. « Ce qu’il donne de la main droite, il le filme de la gauche », a confié un diplomate européen au Point. Qu’à cela ne tienne. En français, comme dans les dialectes tunisiens, l’intéressé a continué de donner, mais aussi de communiquer- un domaine dans lequel il excelle- à tel point qu’une majorité de sondages conduits depuis plusieurs semaines le donnent favori pour les élections du 15 septembre. Au mois de mai, l’institut Sigma Conseil le créditait de 30 % d’intentions de vote au premier tour. Le 6 août dernier, d’autres sondages lui prédisaient 24 % d’intentions de vote devant Kaïs Saïed qui affichait 15 %.

L’homme qui dérangeait le pouvoir : Il y a quelques semaines, Nabil Karoui assurait que sa présence dérange fortement « l’Establishment tunisien » qui « fera tout pour l’arrêter ».  Les faits pourraient laisser penser que le candidat était loin d’avoir tort. En effet, l’Assemblée des représentants du peuple a adopté plusieurs amendements à la loi électorale, défavorables à sa candidature. Il y a par exemple l’article 18 du décret-loi n°2011-87 du 24 septembre 2011 portant organisation des partis politiques, qui interdisait l’octroi d’avantages quelconques en numéraire ou en nature au profit des citoyens et citoyennes. Ce texte remet en cause la candidature de Nabil Karoui du fait des dons de son association Khalil Tounes. « Ce projet de loi témoigne de l’affolement du clan au pouvoir, qui voit son discrédit s’amplifier et l’annonce de la défaite de l’oligarchie. Nous voilà revenus à l’ère Ben Ali : contraints de faire allégeance ou d’être traités comme un ennemi », assure Nabil Karoui.

Membre fondateur du parti au pouvoir qu’il quittera, l’homme y a noué d’importantes inimitiés : notamment celle avec le premier ministre actuel Youssef Chahed. Ce dernier semble clairement, comme de nombreux membres de Nidaa Tounes, ne pas supporter cet arrogant personnage qui s’attribuait déjà, il y a quelques années, tout le mérite de la victoire de son ami, le défunt président, Béji Caïd Essebsi en 2014. Grand chantre de la lutte contre la corruption, Youssef Chahed veut, depuis plusieurs années, selon des analystes de la politique tunisienne, la tête du patron de Nessma TV.

Les multiples facettes d’un homme aux intérêts changeants : Homme d’affaires, politique ou philanthrope, Nabil Karoui s’est d’abord imposé dans les foyers tunisiens grâce aux médias. Né le 1er août 1963 à Bizerte, il est formé en vente et marketing au sein de plusieurs multinationales. Alors qu’il travaille pour les Allemands de Henkel, il est est approché par un cabinet de recrutement pour rejoindre la cellule internationale de Canal+ qui débute son implantation en Afrique du Nord. ِِ

En 1996, il créé l’agence de communication KNRG avec son frère Ghazi. En 2002, ils fondent ensemble le groupe international indépendant de médias et de publicité, Karoui & Karoui World, dont l’influence va s’étendre dans tout le Maghreb. En 2007, les deux frères fondent Nessma TV. La chaîne rencontre un franc succès et propulse Nabil Karoui sur la scène publique en tant que spécialiste du marketing et de la communication. En 2009, il prend la direction de la télévision. Pendant la révolution du jasmin, Nabil Karoui décide de diffuser sur sa chaîne un débat politique alors que les médias sont censurés. L’audience de Nessma TV explose et son directeur devient plus connu que jamais. Plusieurs rumeurs suggèrent que l’italien Silvio Berlusconi possède des parts dans la télévision, ce qui jette de nombreux soupçons sur Nabil Karoui.                                                                                                                    Après 2011, il développe des ambitions politiques qui le poussent à devenir membre fondateur de Nidaa Tounes en 2012. Deux ans plus tard, il participe activement à l’élection de son ami Beji Caib Essebsi. Nidaa Tounes devient le principal mouvement politique du pays.

Lors de dissensions internes qui suivront, il soutient Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, dans la lutte pour le leadership du parti dont il devient membre du bureau exécutif en janvier 2016. Il quitte alors la direction de Nessma TV. La loi n’autorise pas un propriétaire de média à occuper des fonctions politiques. Mais cette année-là, un drame va changer la vie de Nabil Karoui. Le 21 août, Khalil, l’un des fils de Nabil Karoui décède dans un accident de la route, à 22 ans.

Après la mort de son fils, le magnat de la communication vire philanthrope. Quelques mois plus tard, il quitte Nidaa Tounes. Il crée l’association Khalil Tounes, en hommage à son fils décédé. A sa tête, il sillonne les zones défavorisées de la Tunisie. Ses campagnes de dons diffusées sur Nesma TV lui valent d’être accusé d’instrumentaliser la charité. En juin 2019, fort de sa nouvelle popularité, il annonce sa candidature pour les élections de septembre. Son arrestation, quelques heures après la démission du Premier ministre de son poste dans le but de se consacrer à la campagne, va provoquer un tollé de la part des associations de défense des droits humains. En attendant, même derrière les barreaux, l’intéressé peut toujours être élu selon les lois tunisiennes. D’ailleurs, pour beaucoup, l’excellent communicateur saura tirer parti des suspicions créées par son arrestation. Un coup de pouce électoral dont il ne semblait pas avoir besoin

MDI Alger

Ecofin

Bessa, Résidence la Pinède