Ce qui se passe en Algérie : une brève analyse et mise en contexte plus global et quelques perspectives

Photo: Khaled Drareni
Nous reproduisons ici l’excellente contribution de Omar Dr. Aktouf, professeur en management, HEC Montréal

 

Une rapide mise en contexte et rappels préliminaires

L’Algérie, magnifique (plus grand) pays d’Afrique, aux richesses aussi multiples qu’immenses, depuis les hydrocarbures jusqu’aux métaux les plus rares, en passant par près de 1500 kilomètres de côtes foisonnantes, d’une interminable plaine côtière jadis grenier à blé, agrumes, raisin, olives… de l’Empire Romain, jusque celui de la France coloniale… est aujourd’hui un pays quasiment multi-sinistré. Rien ou presque ne « va » dans ce pays devenu, après une cinquantaine d’années d’indépendance, moins que l’ombre de ce qu’il était avant. Une mainmise, dès l’indépendance, en 1962, d’une junte militaire sur le pouvoir politique et économique, aura tôt fait de faire de ce pays, pans après pans, une sorte d’énorme république bananière. Les pouvoirs successifs (simples jeux de chaises musicales entre les membres des mêmes cliques Armée – Parti unique, le FLN, jusqu’en fin des années 1980, sur simulacres d’élections à la Staline), Profitant d’une rente pétrolière et gazière plus que généreuse, n’ont fait qu’acheter la paix sociale en arrosant le peuple de subventions et de salaires hyper pléthoriques. Mais, dès le début des années 1970, une certaine grogne populaire sourde commençait à se faire jour, devant les abus et excès, de plus en plus insolemment ostentatoires d’une nouvelle classe de dominants qui ne cachait même plus les indécents « avantages » qu’elle s’octroyait : un vrai hold-up, au profit de quelques familles de potentats et de leurs complices, sur les richesses nationales. Sans vergogne aucune. C’est alors que cette « grogne » jusque-là diffuse et informe, pris petit à petit un visage, que d’aucuns pensent inattendu et spontané, et que d’autres considèrent comme sciemment préparé, ou tout au moins facilité.

La montée des idées islamistes et la porte ouverte à la dite « décennie noire » des années 1990

Les forums d’expression de toutes idées hors celles du système officiel étant inexistants, c’est presque naturellement que les mosquées ont rempli ce rôle. Il convient aussi de savoir que le pouvoir algérien a, en connaissance de cause ou non, massivement importé du Moyen Orient des instituteurs, imams, professeurs… issus du mouvement wahhabite, et/ou de celui des Frères Musulmans. Tous deux « mouvances » issues à leur tour, directement ou non, de l’aide en montée de force prosélyte majeure au service de la lutte contre la possible « descente vers le Sud » du communisme soviétique, lors de la Guerre Froide. C’était le fruit empoisonné engendré en très grande partie de la doctrine dite du « containment » (endiguement) initialisée par le gouvernement Truman des USA : la version wahhabite, c’est-à-dire politique-radicale, primitive, hyper fondamentaliste et réductionniste de l’Islam, qui n’avait alors cours que dans une portion de l’Arabie Saoudite. De la volonté d’en faire un rempart idéologique contre une éventuelle entrée du soviétisme en Orient, sont nés les dits Talibans et toutes les variantes dites d’islamisme radical. Ce qui fut, malencontreusement importé en Algérie (tout en essaimant un peu partout, flots de pétrodollars à l’appui). C’est alors que naquit en Algérie le parti dénommé FIS (Front islamique du salut) dès mi-fin des années 1980. Très vite il se montra comme le lieu et le véhicule de la fronde contre le pouvoir et ses bandits. L’incroyable pour beaucoup, incrédules et abasourdis, se produisit lors des élections municipales en 1990 : le FIS l’emportait haut la main. Moins de deux ans plus tard, le 11 janvier 1992, devant cette menace « démocratique » et populaire qui allait mettre en danger le tranquille pillage du pays, le pouvoir algérien (avec l’aval et le soutien évident de puissances telles que la France, les USA…) décida d’opérer un putsch, un coup de force militaire qui annulait ces élections et leurs résultats. C’était l’étincelle qui déclencha 10 ans de guerre civile. Tueries, pour ne pas dire sauvages boucheries, s’ensuivirent, faisant de l’Algérie, pendant 10 ans, le théâtre d’un indescriptible chaos meurtrier, où à la fin nul ne savait plus quand et comment l’Algérie se guérirait définitivement de cette longue meurtrissure. Ce qui compte cependant pour le présent propos est de savoir comment tout cela a été instrumentalisé pour finir par conduire l’Algérie dans l’état qu’on lui voit aujourd’hui : le peuple entier dans les rues, criant son ras-le-bol.

Un pouvoir autiste et (trop) manipulateur

Pour se donner un vernis de légitimité, le pouvoir hyper corrompu (surtout après l’ère Boumediene, vers fin des années 1970) et despotique dont je parle, s’est toujours appuyé sur deux piliers : être la soit disant continuité de la glorieuse Révolution anticoloniale, et le rempart contre le retour des hordes du terrorisme islamiste. Jouant inlassablement sur ces deux cordes, le pouvoir a été jusqu’à imposer – en violation de la constitution que ce pouvoir s’est lui-même concoctée- un 4ème puis un cinquième mandat de cinq ans au même président, Abdelaziz Bouteflika, alors même qu’il était terrassé par un AVC depuis avant le 4ème, et totalement impotent, donnant la pitoyable image d’un homme quasi moribond. L’annonce de sa cinquième candidature pour les élections d’avril 2019 a été la goutte qui a fait déborder le vase et l’étincelle qui a mis le peuple dans les rues. Il convient également de savoir que la chute drastique des prix des hydrocarbures depuis 2014, a entrainé avec elle celle du pouvoir d’achat et de la qualité de vie – déjà à la limite du supportable-, des Algériens. C’en devenait trop. Et ce d’autant que la majorité de la population étant très jeune, de surcroît connectée aux chaines de télévisions internationales, à l’Internet… n’a aucune sensibilité aux discours de « légitimité révolutionnaire » ou de « menace islamiste-terroriste ». Cette jeunesse est aujourd’hui aux avant-postes de l’insurrection qui envahit le pays. Jusque-là tout se passe de manière étonnamment civilisée et pacifique. Aucune « casse », au contraire : les manifestants se font un devoir de tout nettoyer, sacs de plastique à la main, après chaque défilé ! Du jamais vu ! Mais ils le font parce que, enfin, ils ressentent le divin frisson de se réapproprier « leur » pays, de fouler le sol d’une Algérie redevenue « leur pays ».

MDI Alger

En conclusion : que réclame le peuple algérien et que craindre

Le peuple réclame (un peu comme cette jeunesse mondiale qui s’élève conte « le système » mondialisé qui est en train de tuer leur planète) le départ définitif du « système Algérie » tel qu’il a existé jusque-là. Il réclame une nouvelle constitution et une seconde République. C’est-à-dire un « re brassage » complet des cartes politiques, sociales et économiques, pour faire redémarrer l’Algérie sur de nouvelles bases réellement populaires et démocratiques. Ni plus ni moins. Ce qui est à craindre :

 

  • C’est que le pouvoir demeure autiste et manipulateur : ce qu’il tente de faire par des mesures grossièrement dilatoires de « gain de temps ». Report des élections, puis proposition de création d’une commission dite « de sages », puis d’organisation d’une « Conférence nationale » et d’un gouvernement dits « de compétences » qui assurerait le chemin vers le renouvellement constitutionnel…, puis une démission présidentielle jetée comme un os au peuple pensant en calmer les ardeurs, laquelle démission serait l’ouverture pour une « transition » qui mènerait à la satisfaction des volontés populaires.

 

  • Reste à espérer que le civisme et la sagesse continuent à prédominer, de tous les côtés et que le caractère pacifique et exempt de toute forme de répression continue de dominer la scène, que ce pouvoir – ce « cartel de profiteurs du pays » dans son entièreté-, comprenne que son temps est irrémédiablement terminé. Président, oligarques, apparatchiks de tous acabits… gouvernement, Assemblée nationale… tout doit « dégager », c’est à dire ce que les foules appellent « Le Système ».

 

  • Cependant il est également à craindre une manipulation « extérieure » comme cela s’est vu en Égypte, Tunisie, Libye, Syrie… déjà, sont pointées du doigt certaines ONG bien « activistes » au service de l’Occident. Quoi d’étonnant ? Il n’y a pas plus pratiques comme outils d’espionnage, noyautages, manipulations… que les ONG ! Elles ont un « alibi » dit « humanitaire » passe-partout, et elles peuvent s’infiltrer jusqu’au dernier des douars, sinon dernier des foyers !

 

  • Enfin, il est à craindre, dans cette euphorie grandissante, que ne se fassent jour des divisions pouvant devenir mortifères (en plus de faire le jeu du « système ») comme on a hélas, déjà commencé à le voir : des « factions » qui risquent de trop « précipiter le temps historique » nécessaire à l’esquisse sereine et réfléchie d’un projet de société pour notre pays. En d’autres termes que « certains » ne mettent les chevaux avant les roues en voulant d’ores et déjà infléchir le devenir algérien vers une pente ou une autre. Islamistes, socialistes, capitalistes, féministes, nationalistes, fédéralistes, sociaux-démocrates, jacobins, poujadistes… mettez vos aspirations particulières de côté pour le moment, de grâce ! Concentrerez-vous sur l’essentiel à gagner, et vite, pour le bien de tous : une Algérie enfin débarrassée de toutes ces mafias qui la vampirisent depuis trop longtemps ! Plus tard viendront, en leurs temps, les questions de redditions de comptes, de récupération de ce qui a été spolié, de traduction devant la justice de tout ce qui a du sang et de l’argent algérien sur les mains… puis d’un projet de société de « consensus », à élaborer avec temps et sagesse. Le tout, idéalement sur la base d’un mode de scrutin proportionnel (quel qu’il soit, il en existe plusieurs), mode qui prévaut dans les « meilleures démocraties » (Allemagne, Scandinavie…) et qui est seul garant d’une représentativité (avec tous les risques qu’on lui connait, nul système n’est parfait) la plus large possible des plus importantes sensibilités politiques, de la plus large frange de la population.

Bessa, Résidence la Pinède