Raif Karroubi, expert financier : « Le droit de préemption est un vrai blocus pour les investisseurs »

Raif Karroubi

L’expert financier, Raif Mokretar Karroubi se penche dans cet entretien qu’il nous a accordé, sur la question de la privatisation des banques publiques algériennes. Notamment l’impact de cette opération sur le marché financier et sur l’économie nationale.

Algérie-Eco   : Pensez-vous qu’il est actuellement techniquement parlant, possible de privatiser les banques publiques ?

Raif Mokretar Karroubi : Il est toujours possible, concrètement, il n’y a rien qui puisse empêcher cela, plus maintenant.  Avant la loi stipulait qu’à  chaque vente d’une action, le nouvel actionnaire devait être agréé par le gouverneur de la banque centrale, or cette loi a été amendée, puisque considérée comme lente et compliquée.

L’autre obstacle est la fameuse règle des 51/49, qui n’a pas disparu. Elle a pu être contournée dans certains cas, comme celui de AXA Algérie qui est majoritaire. Par ailleurs, même ventilée à 66%, elle demeure un obstacle dans le sens où les investisseurs étrangers ne vont pas accepter de se faire imposer une minorité de blocage dans le conseil d’administration, qui n’a besoin que 30%, mais cela demeure aménageable.

Les deux premières problématiques étant élaguées, la seule faille qui persiste est sans conteste le droit de préemption. Autrement dit, l’Etat se réserve le droit de racheter les actions de l’investisseur étranger qui veut sortir, sans pour autant, déterminer par quelle méthode allait- il fixer les coûts, et c’est un vrai blocus pour les investisseurs, qui seront en proie à une grande part d’arbitraire. Donc les deux premières failles sont plus ou moins levées, mais la dernière persiste.

Quelles en  seraient les répercussions sur la scène financière ?

Les répercussions seront moins importantes aujourd’hui, car il aurait fallu le faire durant la période d’opulence où les prix du pétrole nous permettaient de négocier en position de force. En outre, le plus grand apport serait l’émergence d’une concurrence que le secteur bancaire n’a jamais connu, pour preuve, les banques privées étrangères ont tout de suite trouvé leur vitesse de croisière, elles ont trouvé ce qu’on appelle des niches de confort. Alors que les banques publiques croulent sous le poids de la bureaucratie et des lenteurs administratives, leur engagement demeure insignifiant du fait  de l’absence d’une gestion managériale et d’une liberté d’action et d’initiative.

Les banques finissent par servir de caisses et ne jouent plus leur rôle de partenaires économiques. Donc, si demain une banque privée rachète les parts d’une banque publique, elle se retrouvera immédiatement, en possession d’un réseau important d’agences, d’un portefeuille établi, et par conséquent, d’une force de frappe inégalable

Justement estimez-vous qu’il est plus judicieux de penser à réformer, à restructurer le secteur bancaire, avant de parler de privatisation ?

Restructurer, c’est justement de s’ouvrir, lorsque l’actionnaire unique des banques publiques est l’Etat.  Il n’y a pas une grande marge de liberté de gestion, et donc de prérogatives. Ceci étant, il existe plusieurs formes de restructuration, la privatisation en est une. Par ailleurs, il était question aussi de fusion entre certaines banques.

C’est aussi une façon de réformer le secteur. En somme, dans la mesure où le tissu bancaire se compose de 85%de banques publiques, pour 15% de banques privées, l’indication est à l’ouverture, il faut s’installer fortement, pour peu qu’il y’ait une caisse de garantie de dépôts des citoyens.

La question de la privatisation des banques est abordée à chaque fois que les prix du pétrole chutent, pensez-vous, qu’elle peut avoir des retombées réelles sur l’économie nationale ?

Justement, il ne faut pas que cette opération se fasse en fonction de la conjoncture économique du pays, car cela laisserait supposer que si par accident, les prix du baril remonteraient, cette opération va être avortée comme cela a été le cas par le passé. Ceci dit, on n’est pas en train de dire qu’une banque privée fonctionne systématiquement mieux qu’une banque publique.

Ces dernières doivent secouer un peu le cocotier en matière de concurrence et de diversification de produits, car au demeurant, elles proposent toutes les mêmes produits aux mêmes tarifs. C’est ce qui fait que les banques privées gagnent du terrain,  c‘est uniquement dans ce sens, qu’elles fonctionnent mieux. pour finir je vous dirai que ce n’est ni un problème de finances ou de crise, il ne s’agit que de liberté de gestion et de gouvernance.

Bessa, Résidence la Pinède