Kamel Ait Cherif, Expert en économie d’énergie à Algérie-éco « La bataille du gaz sera plus difficile que celle du pétrole »

Kamel Ait Cherif

Mr Kamel Ait Cherif,  Expert en économie d’énergie, dans cet entretien qu’il nous a accordé, estime que vu que l’Algérie est d’abord un pays gazier, il serait judicieux qu’elle appelle à la création d’un cartel du Gaz équivalent à celui de l’OPEP  car la concurrence sera rude vu les nouveaux arrivants sur ce marché.

Algérie-éco : Une réunion ministérielle du 15éme forum, prévue du 27 au 28 septembre a pour thème central la transition énergétique et surtout la problématique gazière, selon vous, comment se présente la situation en Algérie ?

Mr Kamel Ait Cherif : Il est difficile d’aborder la problématique gazière en Algérie, sans risquer d’occulter la véritable cause de la crise économique mondiale et la transition énergétique qui devrait s’amorcer.

Le modèle de développement économique basé sur la croissance est remis en cause. Le nouveau paradigme qui prévaut est celui des énergies fossiles et du développement durable. Il faut se rendre à l’évidence que le marché énergétique mondial, aussi bien pour le pétrole que pour le gaz, est bel et bien entré dans une phase de surabondance de l’offre par rapport à la demande.

Un nouvel ordre énergétique mondial se dessine ; l’équation énergétique mondiale se trouve profondément  modifiée.

Au niveau international, chaque pays adapte sa politique énergétique en fonction de ses ressources d’énergies, de sa demande énergétique interne et de ses besoins d’investissements, afin de préserver leur économie.

Au niveau géostratégique, les américains en optant pour l’exploitation du gaz de schiste, viennent de bouleverser en profondeur le marché énergétique mondial.

La Chine, pour sa part affiche ses ambitions dans la bataille énergétique planétaire, notamment gazière, qui se profile à l’horizon 2030.

A l’horizon 2020, les USA et la Chine domineront le marché mondial du gaz et imposeront leurs prix !

Par ailleurs, les énergies renouvelables resteront des énergies concurrentes majeurs du gaz : les 2/3 de la production électrique dans le monde pourraient devenir éolico-solaire !

Lors du  premier Forum d’affaires algéro-européen de l’énergie, qui s’est tenu le 24 mai dernier à Alger, un forcing a été mené pour acculer l’Algérie à l’indexation du prix du gaz sur les marchés spot, à votre avis comment doit réagir notre pays face à de telles pressions ?

Le marché gazier mondial est entré dans une période de surcapacité, il a été affecté par le ralentissement de la demande asiatique qui pèsera dans les équilibres gaziers dans un proche futur.

Le marché gazier connaîtra des changements auxquels il faut-être attentif, car à priori, il y a une véritable guerre énergétique mondiale, où le marché pétrolier et le marché gazier ne seront pas conditionnés par les mêmes paramètres à l’avenir.

Devant cette situation, il est impératif pour l’Algérie de prendre des mesures nécessaires et mettre en place une stratégie adéquate afin de défendre ses parts de marché à l’international.

A cet effet, l’état du secteur gazier s’avère inquiétant pour l’Algérie ; d’abord, par la baisse des prix du gaz, ensuite par la remise en cause des contrats à long terme dans le commerce international. Ces contrats, qui constituent l’essentiel des ventes de l’Algérie, risquent de ne pas être prolongé en 2018, au profit des transactions spot et des concurrents (la Russie, le Qatar et bientôt les Etats Unis & l’Australie).

Le marché gazier européen, notre marché naturel l’Algérie assure à elle seule, entre 13 et 15% des besoins européens en gaz, sera plus compétitif à l’avenir avec l’arrivée de ces nouveaux acteurs, qui peuvent se montrer agressifs et bouleverser les équilibres du marché gazier en vigueur, avec la perte de nos débouchés gaziers européens dès 2019 !

Le déclin des prix du gaz, indexés sur ceux du pétrole, ainsi que l’arrivée de nouveaux producteurs sur le marché du gaz, constituent les principaux enjeux auxquels l’Algérie devra faire face à l’avenir. Par ailleurs, il serait judicieux aujourd’hui de créer un cartel du Gaz équivalent à  celui de l’OPEP.

L’enjeu aujourd’hui pour l’Algérie, c’est de s’adapter aux bouleversements des marchés internationaux du pétrole et du gaz.  Il faut souligner que la bataille du gaz sera plus difficile que celle du pétrole.

La consommation interne  en produits énergétiques va crescendo, que doit-on faire pour la freiner ?

Face à une croissance très importante de la consommation nationale, interne, en produits énergétiques, gaz et électricité, du déclin de la production gazière et de la demande énergétique en baisse sur le marché international et devant, la régression des exportations gazières, l’avenir énergétique de l’Algérie suscite des inquiétudes.

En 2015, la consommation du gaz sur le marché national tourne autour de 40 milliards de m3/an, elle devrait, sur la base d’un scénario laisser-faire, doubler à l’horizon 2020, voir tripler d’ici 2030.

La production gazière algérienne a chuté de 15% depuis 2008 pour se situer aux environs de 85 milliards de m3 en 2015. A ce rythme, nos réserves gazières vont diminuer sensiblement à court et moyen terme. C’est un scénario de laisser-faire.

Avec un scénario laisser-faire, la production totale d’énergie risque d’être égale à la consommation interne d’énergie à l’horizon 2030.

Ce boom de la consommation gazière influencera forcément sur les exportations. Et si d’ici 2020, il n’y aura pas de nouvelles découvertes, nous allons tout droit vers une incapacité à maintenir un rythme d’exportation gazière, les prix du gaz étant indexés sur ceux du pétrole, une situation difficilement surmontable a fortiori dans le contexte d’aujourd’hui.

Aussi, il y a lieu de signaler, que la consommation du gaz en Algérie, représente près de 35% de la consommation globale d’énergie, au moment où la moyenne mondiale ne dépasse pas 22%.

Actuellement, le premier secteur gros consommateur des produits énergétiques en Algérie est celui des ménages et tertiaires, avec plus de 40% de la consommation finale d’énergie. C’est un secteur énergivore par excellence !

Plus de 60% de l’énergie consommée par les ménages, c’est de l’énergie électrique, alors que 98% de l’électricité est produite à partir du gaz naturel. D’ailleurs, l’algérien consomme deux fois plus d’électricité comparativement au citoyen européen !!!

Et, de là, la question récurrente est celle de savoir comment l’Algérie va améliorer ses volumes de production gazière, pour répondre à la demande nationale et, surtout, maintenir ses parts sur le marché international. Il faut savoir que le taux de pénétration du gaz naturel en Algérie est plus de 50%, mais à quel coût  et/ou retour sur investissement? notamment pour le coût de pénétration du gaz dans des régions montagneuses et les hauts plateaux!.

Dans ce cas, étant donné que la production de gaz naturel est en baisse en Algérie, faut-il continuer à le consommer et/ou à le rationaliser? Ou bien, réfléchir à des solutions alternatives ou de substitutions dans un futur proche.

La question est de savoir si les énergies renouvelables sont incontournables dans le mix énergétique national à l’horizon 2020-2030. Existe-il d’autres alternatives ?

 Des questionnements récurrents dans le débat national, mais opportuns dans la mesure où les incertitudes de l’économie nationale et du contexte énergétique persistent.

Aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard, il y a lieu d’engager un programme d’action vers une transition énergétique pour assurer un développement durable d’ici 2030.

La promotion de l’économie d’énergie et de l’efficacité énergétique dans le secteur des ménages et tertiaires en Algérie, devrait s’imposer comme un but stratégique à atteindre. Il faut trouver des alternatives pour freiner la consommation  interne en produits énergétiques et la meilleure solution, en tous cas celle qui est tout indiquée demeure l’énergie propre. Les énergies renouvelables sont des pistes intéressantes.

La sécurité énergétique est l’un des enjeux mondiaux actuels, que doit-on faire selon vous, pour atteindre cet objectif ?

Dans un contexte de baisse des prix du pétrole et du gaz, et étant donné que l’Algérie n’arrive pas à diversifier son économie hors hydrocarbures, il est impératif de plaider pour un modèle de transition énergétique pour garantir un développement durable par la préservation et la valorisation de nos richesses naturelles.

 L’Algérie doit préparer convenablement sa transition énergétique, d’abord par un modèle de consommation basé sur les économies d’énergies et l’efficacité énergétique, ensuite par un modèle de transition énergétique basé sur la diversification des sources d’énergie, qui seront des constituants importants dans le mix énergétique, afin d’assurer la sécurité énergétique.

Par ailleurs, d’ici 2020-2030, l’Algérie n’a pas d’autres modèles énergétiques de transition que de basculer vers des énergies alternatives où les énergies renouvelables, notamment le solaire, mais aussi le GPL en surabondance en Algérie, seront une composante importante du mix-énergétique et de développer des systèmes productifs plus efficaces et moins énergivores.

La transition énergétique par le développement des énergies renouvelables (notamment l’énergie solaire) et le modèle économique de consommation d’énergie par le programme national d’économie d’énergie  et d’efficacité énergétique, permet de faire des économies de pétrole et de gaz d’environ 50% à l’horizon 2030.

Concrètement, à votre avis, quelles sont les mesures à prendre pour réussir cette transition énergétique ?

Aujourd’hui, la croissance substantielle de la consommation d’énergie dans le secteur des ménages et tertiaires, engendre des répercussions considérables pour lesquelles, il conviendrait d’entreprendre des actions de modélisation et d’optimisation du modèle de consommation d’énergie.

A cet effet, pour contribuer aux meilleurs choix énergétiques possibles, il est impératif pour l’Algérie, de préparer l’indépendance énergétique à l’horizon 2020-2030, par une transition énergétique basée sur un mix énergétique qui prend en compte toutes les formes d’énergies alternatives, avec un modèle économique de consommation d’énergie.

Par ailleurs, changer de modèle de consommation d’énergie, appliquer la réalité des prix de l’énergie, mettre fin aux gaspillages, sont autant de mesures à prendre pour faire face au triple challenge de la demande interne d’énergie, des besoins d’exportation et d’une crainte de la baisse de la production gazière & pétrolière.

Il faut comprendre que notre approche vise d’abord la réduction de la consommation du gaz naturel. Pour cela il faudra privilégier les énergies renouvelables notamment l’énergie solaire et le GPL brut sans séparation(BUPRO) et/ou le propane, réaliser des ilots propanes au niveau des régions montagneuses et les hauts plateaux au lieu et place du gaz naturel.

Nous devons arrêter le développement du gaz naturel au niveau national, et suivre la tendance mondiale qui se dessine. Le domestique doit-être orienté vers le tout électrique.

L’année 2016, est l’occasion de définir des objectifs du développement durable, de replacer la transition énergétique par l’économie d’énergie, de doubler le taux de croissance de l’efficacité énergétique et la part des énergies renouvelables dans le mix-énergétique. Mais aussi, mettre en place des mesures fortes afin d’orienter nos modèles de production/de consommation d’énergie et de développement respectueuses de l’environnement et de l’économie d’énergie.

MDI Alger

Par conséquent, il ya lieu d’accorder la priorité en Algérie à la maîtrise de la consommation interne d’énergie, mais pas à la croissance de la production nationale d’énergie. Environ, la moitié de la facture énergétique des villes vont à l’éclairage, ce dernier représente près de 20% de la consommation énergétique mondiale. La technologie LED a, de ce point de vue, été conçue pour réduire la consommation énergétique. Elle permettrait « d’économiser 40% à 70% de la facture ». Une technologie efficace sur le plan énergétique, mais financièrement coûteuse.  A un certain moment, les gouvernements doivent se demander s’il est moins coûteux d’économiser de l’énergie que de construire une nouvelle centrale électrique. La première option étant la plus rapide, estiment les experts.

Bessa, Résidence la Pinède