Entretien avec Abdelouahed Kerrar, président union nationale des opérateurs en pharmacie (UNOP)

« LES PRIX DES MÉDICAMENTS INNOVANTS ÉCHAPPENT TOTALEMENT AU CONTRÔLE DES PAYS EN DÉVELOPPEMENT »

 

Des laboratoires de recherche ont découvert des molécules efficaces contre certaines maladies graves comme le cancer, l’hépatite et l’Alzheimer, mais elles les commercialisent à des prix qui les mettent hors de portée du plus grand nombre. Qu’est ce qui peut bien justifier et légitimer aux yeux des autorités sanitaires des prix aussi élevés ?

Tout d’abord, je souhaiterais relativiser l’efficacité et l’apport thérapeutique réel de ces nouvelles molécules. Sans vouloir minimiser les efforts et résultats réalisés par la Recherche ces dernières années, une partie de ces molécules présentées comme innovantes ne représentent pas réellement d’avancées thérapeutiques majeures Chacun sait que cette question du prix des médicaments innovants échappe totalement au contrôle des pays en développement comme l’Algérie. Elle est sous le contrôle des grands laboratoires qui détiennent les brevets pharmaceutiques et, à un degré moindre, celui des grands pays développés qui, à travers les caisses de sécurité sociale ou à travers d’autres institutions spécialisées, interviennent dans la négociation de leurs prix publics. Le prix dépend de la taille du marché, du système de couverture sociale et du système d’assurances complémentaires. L’enjeu principal étant celui du service médical rendu, en d’autres termes l’efficacité de la solution thérapeutique nouvelle qui est proposée.

D’un autre côté, vous savez que cette notion de prix est toute relative. Elle est d’abord en rapport avec un pouvoir d’achat. Ainsi, un médicament à 20 ou 30 $US sera considéré comme un médicament peu cher et plutôt accessible dans un pays comme les états unis qui représente à lui seul plus de 40% du marché mondial. C’est un prix très élevé pour un pays en développement comme l’Algérie.

Tout dépend également du système de financement en place dans le pays considéré. La situation change totalement, selon que le malade paye ses soins sur ses propres deniers ou s’il peut s’appuyer sur une caisse de sécurité sociale performante. Nous avons la chance en Algérie d’avoir un système de sécurité sociale plutôt efficace et qui assume une grande part de la dépense nationale en médicament. C’est une chance immense dans la mesure où très peu de pays en développement en disposent et, à fortiori, quand, comme c’est le cas chez nous, le niveau de couverture en termes de population assurée est très étendu et qu’un réseau hospitalier relativement dense prodigue des soins gratuits sur l’ensemble du territoire national. Du reste, pour ces pathologies lourdes auxquelles vous faites référence, quand le produit est enregistré, l’accès se fait à travers la gratuité.

Enfin, sur un plan global, les autorités sanitaires algériennes assument leur  responsabilité face aux produits innovants des laboratoires internationaux et utilisent le pouvoir de négociation qui est entre leurs mains pour, dans le même temps, assurer la disponibilité du médicament et réduire autant que faire se peut la facture d’importation à payer. Le résultat auquel elles parviennent n’est pas si mauvais, sachant que le rapport de force en la matière, est loin d’être en leur faveur. En revanche, ce qu’il faut déplorer, c’est que notre débat national sur cette question des prix et de la facture d’importation prenne trop souvent des allures absurdes ou mêmes schizophréniques. Ainsi, une partie de l’opinion s’offusque, à juste titre, de l’indisponibilité de certains produits et ces mêmes personnes sont scandalisées lors de la publication des statistiques d’importation. Quand on réfléchit un peu, on se rend compte que les importations d’un produit nocif comme le tabac ont été multipliées par douze au cours des dix dernières années sans que cela ne fasse couler beaucoup d’encre ou qu’on y prête attention.

Ne pensez-vous pas que « l’appât du gain » est en train de déshumaniser l’industrie pharmaceutique ?

Il est primordial de s’attarder sur le terme employé dans cette question. Ce que vous qualifiez d’ « appât du gain » sera qualifié par d’autres de « création de richesses » et de valeur ajoutée. C’est une question naïve car le modèle économique mondial repose sur cette logique. En revanche, nous pouvons nous demander si les investissements en recherche justifient des prix de vente excessifs, s’élevant pour certaines molécules à plus de 100 .000$ par patient et par an. Il est vrai que, dans un monde idéal, l’accès aux meilleurs soins devrait être garanti à tous, sans considération pour le pouvoir économique du malade à traiter. Mais comme notre monde est loin d’être parfait, il faut regarder la réalité en face : la solution thérapeutique qui est portée par un médicament donné est le résultat d’un processus lent et surtout très coûteux de recherche, d’études puis de fabrication et de distribution. Tout cela nécessite des investissements financiers très lourds (entre un et deux milliards de dollars) et il faut bien comprendre que, si ces derniers ne sont pas correctement rémunérés, c’est l’ensemble du processus qui s’écroule. Sans financement approprié, il n’y a pas d’avancées thérapeutiques.

L’exemple le plus édifiant qui illustre bien le phénomène des bulles spéculatives qui se créent autour de l’innovation dans le domaine pharmaceutique est celui de l’entreprise de Biotech Axovant qui prétendait détenir une molécule contre la maladie d’Alzheimer et qui, valait uniquement de ce fait, pas moins de 3 milliards de dollars bourse en juin 2015, alors qu’elle n’avait réalisé ni chiffre d’affaires conséquent, ni encore mis le médicament en question sur le marché. Il faut dire que ces « coups de communication » renchérissent la valeur en bourse des entreprises innovantes mais les promesses qui sont faites ne sont que très rarement tenues. Ainsi, la valeur du Nasdaq Biotechnology a augmenté de 400% entre juillet 2010 et juillet 2015.

En d’autres termes, il y a un équilibre vertueux à trouver entre les nécessités d’équité d’accès au traitement et celles, plus prosaïques mais incontournables, qu’impose le coût à assumer pour la recherche, le développement et la fabrication de n’importe quel médicament. C’est le rôle des Etats de trouver cet équilibre, mais la tâche est loin d’être aisée. Il est connu, notamment, que les pays développés épousent volontiers les intérêts de leurs compagnies pharmaceutiques et se préoccupent beaucoup moins d’accès aux soins pour les populations des contrées économiquement moins nanties. Il y a bien des organisations internationales qui essaient de lutter contre cet état de fait, mais leur capacité d’intervention et d’influence reste encore très limitée.

En Algérie, même si certains produits innovants attendent toujours d’être enregistrés, la situation reste pour le moment relativement acceptable si l’on se mesure aux pays à niveau de développement comparable. Notre meilleur atout, dans cette lutte pour l’accès à bon prix au médicament qui a cours à l’échelle mondiale, c’est précisément celui de disposer d’une industrie pharmaceutique de plus en plus forte. Il faut bien en être conscient, car sans une industrie locale performante, la politique nationale de santé publique serait tout à fait démunie et totalement exposée aux exigences commerciales des multinationales.

Aux prix où sont ces nouveaux médicaments pensez-vous qu’ils pourraient être prescrits à des malades algériens par des médecins exerçant en Algérie ?

En règle générale, les médecins algériens sont tenus de ne prescrire que les médicaments inscrits dans la nomenclature nationale. Cela se comprend tout à fait, pour des raisons pratiques liées à la politique nationale en matière de soins et à la stabilité du système d’approvisionnement et de distribution en place. Pour l’introduction de médicaments nouveaux, dont les médecins estiment qu’ils peuvent améliorer la qualité de vie, le confort voire permettre la guérison, il existe en théorie une procédure dite de l’ATU (Autorisation temporaire d’utilisation), qui permet de les introduire pour l’utilisation d’un seul patient, avant que l’autorité sanitaire ne leur délivre la décision d’enregistrement.

Dans la pratique, cette procédure est d’une application extrêmement complexe, elle prend tellement de temps que, pour les traitements des maladies pour lesquelles le temps est compté, son efficacité est rarement au rendez-vous. La situation actuelle est un vrai cas de conscience pour nos médecins : d’un côté, leur devoir professionnel leur impose de prescrire à leurs patients l’ensemble des traitements qu’autorise l’état du progrès scientifique, mais de l’autre, ils sont tenus à respecter une réglementation trop rigide.

Quelle est la position de l’UNOP que vous représentez, sur cette problématique de l’excessive cherté des nouvelles molécules contre laquelle des voix s’élèvent un peu partout dans le monde ?

 En tant qu’association représentant 80% du marché pharmaceutique algérien, nous nous prononçons d’abord par rapport aux problèmes qui sont dans notre périmètre. Nos membres sont positionnés, pour la plupart, sur le segment des médicaments génériques, autrement dit des médicaments qui sont tombés dans le domaine public et qui ne sont donc plus protégés par des brevets. Sur ce segment, nos adhérents sont bien présents et ont fait beaucoup jusqu’ici pour tirer les prix à la baisse. Le tarif de référence qui a été salutaire pour les équilibres des caisses de sécurité sociale, n’aurait jamais vu le jour sans les progrès de la production nationale. En la matière, notre action a même été tellement efficace qu’elle a laminé presque totalement nos marges au point où cela nous met, aujourd’hui, en très mauvaise posture pour faire face à un contexte où la dévaluation du dinar algérien renchérit nos coûts de production alors que nos prix de vente sont, quant à eux, bloqués sur cinq ans.

Les molécules plus récentes sont, comme on s’en doute, protégées par des brevets d’invention et jalousement défendues par les laboratoires qui en détiennent la propriété. Il faut savoir qu’un brevet pharmaceutique est un droit d’exploitation exclusif qui, en éliminant toute concurrence, donne à son titulaire la capacité de fixer son prix comme il l’entend.

Pour ce qui est des autorités publiques, si elles considèrent que le prix à l’importation d’un médicament donné est excessif, les lois internationales, de même que la loi algérienne sur les brevets, leur donnent la possibilité de délivrer une licence dite « obligatoire » à un fabricant local qui se chargerait de mettre sur le marché un produit concurrent à un prix plus abordable. Cela suppose, au préalable, qu’il existe un fabricant local qui dispose du savoir-faire nécessaire pour une telle tâche. Aussi, nos autorités devraient, commencer à réfléchir aux voies et moyens d’un ajustement de la stratégie industrielle nationale, de sorte à promouvoir des champions nationaux comme fers de lance en vue d’un meilleur partage des valeurs ajoutées dans cet espace fermé des médicaments innovants.

En dehors de ces enjeux liés à la production nationale, l’importation des molécules les plus récentes est un problème auquel sont confrontées les autorités sanitaires algériennes, de même que celles de tous les pays en développement. La difficulté, en l’occurrence, est double : elle est d’abord celle de l’efficacité réelle des molécules en question, beaucoup de produits étant souvent présentés comme innovants, alors que leur apport thérapeutique additionnel est discutable et relève quelquefois du seul effet marketing. L’autre difficulté, plus classique, est celle du pouvoir de négociation économique et commercial. Nos autorités se battent sur ces terrains-là du mieux qu’elles peuvent. En tant qu’UNOP, nous ne pouvons que les soutenir.

Quelle attitude recommandez-vous aux autorités sanitaires algériennes sur cette question des nouveaux médicaments certainement plus efficaces mais trop chers?

La question du prix du médicament, y compris donc celle de l’accès aux traitements innovants, n’est pas séparable du reste de la politique nationale de santé publique. C’est pourquoi notre recommandation est avant tout celle de disposer d’une stratégie nationale cohérente sur le moyen-long terme et qui couvre dans le même temps plusieurs axes qui sont tous liés les uns aux autres, à savoir : le développement de l’industrie pharmaceutique nationale ; le soutien à la recherche et à l’innovation sur le marché national ; la promotion de champions nationaux en mesure de s’affirmer à l’échelle régionale, puis mondiale ; et bien sûr la solidarité nationale et l’accès élargi aux soins pour l’ensemble de la population.

Nous pouvons également nous intéresser aux études réalisées par les différents pays européens consistant à évaluer les apports thérapeutiques de ces nouveaux traitements. Par exemple, les autorités britanniques, après l’évaluation de onze molécules d’oncologie, ont décidé d’arrêter leur utilisation pour manque d’efficacité. Et même quand l’efficacité est majeure, cela autorise-t-il des prix excessifs ? La révision de la législation sur les brevets, notamment concernant l’extension de la durée des brevets, est un levier d’action intéressant. Cela s’annonce très difficile quand on sait que même les chefs d’Etats puissants n’ont pas réussi à garantir l’équité d’accès aux molécules innovantes.

Sur une matière aussi sensible que la politique de santé,  il n’y a de solutions efficaces que dans la durée et dans l’effort persévérant. Pour nécessaire qu’elle soit, la bonne volonté des autorités n’est pas suffisante et ne peut pas remplacer une politique solide, il est impératif qu’elle laisse la place à une planification froide et résolue. Pour illustrer nos retards à ce sujet, il y a plusieurs exemples que l’on pourrait citer.

Ainsi en est-il de l’appui et des soutiens à apporter aux fabricants nationaux. A force de les pousser à baisser leurs prix, c’est la viabilité de leur outil de production et celui de leurs investissements que l’on menace à terme. Or, sans eux, c’est toute la politique de santé qui risque de péricliter. Il est temps d’arrêter avec les solutions de facilité et, plutôt que d’assiéger en permanence les producteurs pour rogner sur leurs prix, il faudrait plutôt explorer d’autres voies appropriées permettant d’assurer l’équilibre des comptes de nos caisses de sécurité sociale. Sans les producteurs nationaux, les importations de médicaments dépasseraient aujourd’hui 5 milliards de dollars.

On peut évoquer également la grande question des biotechnologies qui, représentent aujourd’hui plus de 20% du marché pharmaceutique mondial et sont donc un axe majeur de développement pour le futur. L’UNOP a déjà pris l’initiative d’organiser en 2015 un séminaire international sur le sujet pour attirer l’attention des autorités compétentes sur la nécessité de se doter d’une vision projetée sur les 20 prochaines années. Nous avons suggéré de commencer par mettre sur pied un cadre réglementaire approprié. Malgré les promesses faites, nous n’avons, à ce  jour, rien vu venir.

Il y a, enfin, tout un ensemble de mesures simples qui permettraient de corriger les nombreuses incohérences pluri-sectorielles du dispositif d’encadrement de la filière pharmaceutique nationale, de mettre fin à des gaspillages d’un temps précieux et de redonner un élan nouveau à notre jeune industrie. Dans une économie de l’instant, il est important de maitriser le temps car, en Algérie, il est malheureusement loisible de constater que ce qui peut être fait en seulement deux mois, est aujourd’hui réalisé en un an.

Pour résumer, nous disons que l’économie de notre système de santé, sa pérennité et son efficacité ne peuvent pas se résumer à la négociation des prix du médicament ou à l’affirmation de quelques principes « humanistes ». Nous sommes aujourd’hui face à une crise sévère qui appelle des réponses rapides et efficaces. Plus que jamais, le temps nous est compté. Si nous ne voulons plus être de simples consommateurs de brevets et participer à l’amélioration de la santé et de la vie humaine, il faut dès à présent réunir les ingrédients indispensables à l’épanouissement de la recherche pour les générations futures, afin que dans 50 ou 60 ans, de jeunes algériens soient à l’origine des grandes avancées thérapeutiques.

 Interview réalisée par Nordine Grim