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Entretien avec MOHAND SIDI SAID Ex Vice Président du groupe PFIZER: «L’appât du gain a déshumanisé l’industrie pharmaceutique mondiale»

 Auteur de « L’esprit et la molécule », ouvrage de référence sur l’industrie pharmaceutique mondiale, Mohand Sidi Said publie cette année « Au secours, notre santé est en péril » consacré, lui aussi, au monde trouble des grands laboratoires qui, certes, contribuent à guérir les maladies graves (cancers, Alzheimer etc.) en découvrant de nouvelles molécules, mais ont malheureusement, tendance à générer injustice et inégalité en raison des coûts exorbitants appliqués à ces miraculeux médicaments qui, au bout du compte, ne profitent qu’aux riches. Pour avoir occupé des postes de responsabilité au sein de la plus haute hiérarchie de la firme multinationale Pfizer (New York), Mohand Sidi Said  sait effectivement de quoi il parle, quand il évoque les dysfonctionnements inhérents à la recherche-développement, au mode de formation des prix des nouvelles molécules, à la monopolisation des nouvelles générations de médicaments par quelques grands laboratoires. Il s’indigne, à juste raison, de l’absence de générosité et d’éthique qui se répand dans l’industrie pharmaceutique et en appelle à une lutte énergique contre les laboratoires qui ont mis ces nouveaux médicaments hors de portée du plus grand nombre, en monopolisant la recherche-développement, la production et la commercialisation des nouvelles molécules.

INTERVIEW REALISEE PAR

NORDINE GRIM

 

Après « l’esprit et la molécule » publié en 2012 vous revenez cette année avec « Au secours notre santé est en péril » un ouvrage réquisitoire contre certaines dérives de l’industrie pharmaceutique mondiale. C’est bien la raison qui a motivé l’écriture de ce livre ?

Merci de me donner l’occasion de parler de « Au secours, notre santé est en péril ! » mon second livre édité le mois de mai dernier aux Presses du Châtelet. Pourquoi ai-je précisément choisi ce thème et qu’est ce qui en a motivé l’écriture ? Il y a plusieurs raisons mais ma conviction, largement corroborée par le vécu quotidien, est que nous vivons dans une société de tragédies. Celles de la sécurité, du terrorisme, du chômage et de la pauvreté. S’ajoutent maintenant les tragédies de la maladie, notamment l’Alzheimer et les cancers rendus encore plus dramatiques par le très problématique accès aux soins et tout particulièrement, quand il s’agit plus efficaces d’entre eux. D’abord ici chez nous en Algérie. J’ai vu et entendu des patients atteints de cancers se plaindre de machines (IRM, Scanners etc.) en panne, de ruptures de stocks de molécules essentielles seules à même d’endiguer les douleurs causées par cette redoutable maladie, souvent amplifiées par les thérapies, comme la chimiothérapie, qui généralement les accompagnent. Cela n’est pas acceptable.

En France, où je vis maintenant, la situation n’est également pas idéale, loin s’en faut. La ségrégation par l’argent et les relations est de plus en plus évidente. Selon la mutualité française, 29% des français déclarent avoir renoncé à se soigner, à un moment ou un autre de leur vie, pour des raisons financières. Deux découvertes  récentes de la R&D sont pourtant à même de nous combler. Il s’agit du « Glivec » contre la leucémie myéloïde chronique (LMC) et certains cancers gastro-intestinaux et du « Sonaldi », une molécule très attendue pour le traitement de l’hépatite C qui, comme vous le savez,  affecte des  centaines de milliers de personnes à travers le monde. Les espoirs ont malheureusement été vite refroidis.  Les prix de ces médicaments sont inabordables et l’accès à ces produits est en conséquence restreint  pour l’écrasante majorité des patients. En France on a tout simplement établi une liste prioritaire et il n’est pas rare qu’un patient s’entende dire : « madame ou monsieur, vous ne pouvez bénéficier de ce traitement à 50.000 € car votre foie n’est pas suffisamment atteint. Vous reviendrez plus tard. » Des propos révoltants que bien des malades sont malheureusement forcés d’entendre et accepter comme une fatalité.

Ce n’est pas, croit-on savoir, le cas aux Etas Unis d’Amérique depuis la réforme de la Santé mise en œuvre par le président O’Bama.

Aux Etats-Unis, première puissance économique et technologique mondiale, la réforme de la santé dite « Obamacare » devait effectivement démocratiser l’accès aux moins en en faisant notamment bénéficier les plus pauvres.  Cette réforme audacieuse et généreuse n’arrête malheureusement pas de subir les assauts de nombreux membres du Parti Républicain sous influence des lobbies  des assurances et du monde de la finance. L’« Obamacare » c’est au moins 10530 pages de rapports et documents versés au dossier. C’est dire l’importance des difficultés rencontrées avant son adoption. Mais c’est aussi la contrainte bureaucratique, l’obligation de contracter une assurance sous peine de pénalité, c’est la virulence d’un débat et bien d’autres contraintes qui font que cette importante réforme qui obéit pourtant à un authentique besoin sociétal éprouve de grandes difficultés à être appliquée comme souhaité sur le terrain. Un décès sur 4 est aujourd’hui lié au cancer. Malgré un budget de 900 milliards de dollars, soit environ 29% du budget de la nation, la quarantaine de millions d’américains dans le besoin, devront s’armer de patience et, sans doute, pour longtemps. Ce sont tous ces problèmes vécus de manière souvent dramatique par une large frange de l’humanité qui m’a incité à pousser un cri du cœur à travers ce livre au titre volontairement provocateur « Au secours, notre santé est en péril ».

A qui ou à  quoi attribuez-vous ces graves dérives des politiques de la santé ? Accusez certains Etats et l’industrie pharmaceutique mondiale revient à accuser à la fois tout le monde et personne tant ces entités sont insaisissables…

La réponse à votre question  n’est effectivement pas aisée. Mais disons que rien, absolument rien, ne peut à mon sens justifier une thérapie du cancer à 50.000 €, voire plus. La recherche prend toujours entre 10 et 20 ans et le coût d’une molécule peut varier entre 500 millions et un milliard de dollars.  Cela a été  ainsi depuis des décennies, et rien n’est à ma connaissance venu  bouleverser ce modèle. Qu’est ce qui peut bien alors justifier des prix aussi faramineux? La loi du marché qu’on a l’habitude d’évoquer pour justifier l’injustifiable? La cause réelle se trouve, nous en sommes convaincus, au niveau de l’insuffisance de l’offre volontairement provoquée par certains laboratoires érigés en véritables monopoles pour créer face à une demande de plus en plus importante, un déséquilibre en leur faveur. Du fait de cette politique mercantile ouvertement pratiquée par les grands laboratoires pharmaceutiques les malades sont  réellement pris otages. Le cas européen est à ce titre démonstratif. C’est généralement l’EMA- European Medecines Agency- qui donne les autorisations de mise sur le marché, mais les prix sont négociés par chaque Etat .Ce qui induit des distorsions d’un pays à un autre. Absurdité d’un système.

Pour y faire face, à l’échelle du Maghreb et de l’Union Africaine, on pourrait, pourquoi pas, envisager une riposte globale contre ces dictats de l’industrie pharmaceutique mondiale en actionnant des lobbies d’Etats et de patients qu’il faudrait constituer.  Il y aurait j’en suis convaincu pas mal d’avancées à tirer au moyen de cette action de résistance collective, car il faut bien se rendre à l’évidence que l’appât du gain a déshumanisé l’industrie mondiale du médicament. Son manque d’altruisme et de générosité sont des faits avérés largement vérifiable sur le terrain. Au fond, ce n’est pas tellement le prix élevé qui constitue en soit une faute. Ceux des patients qui ont les moyens financiers nécessaires ne rechignent, du reste pas à se payer ces très coûteuses thérapies. Ce que nous mettons par contre en cause, c’est de priver de diagnostics et de thérapies avancés ceux de nos concitoyens qui ne disposent pas de ressources financières suffisantes. L’intelligence, l’équité recommandent que l’on fasse preuve d’imagination et d’esprit d’initiative pour trouver des mécanismes d’accès aux plus démunis d’entre eux.

Le médicament générique produit à grande échelle n’est il la solution ? Il est réputé aussi efficace que le médicament d’origine et, de surcroît, beaucoup moins cher ?

Franchement, je ne le crois pas. Ce serait le commencement de la fin de la R&D, mais pire encore, l’accentuation du phénomène de la médecine à deux vitesses que je dénonce précisément dans mon livre. Il y aurait une médecine des riches avec des soins innovants et celle des pauvres, avec des thérapies anciennes, voire obsolètes.

« Au secours, notre santé est péril » relaye le combat mené depuis quelques années par une frange de plus en plus large « d’indignés », aux rangs desquels figurent d’éminentes personnalités de la médecine et de la recherche pharmaceutique qui militent pour que les médicaments performants soient accessibles au plus grand nombre. Je ne me trompe pas ?

C’est vrai !! « Au secours, notre santé est en péril!  » est aussi un immense espoir, un regard sur le monde de demain qui verra les cancers les plus meurtriers d’aujourd’hui, devenir des maladies chroniques maîtrisables comme l’hypertension ou le diabète par exemples, grâce aux thérapies et médicaments  nouveaux. La recherche scientifique avance à grands pas ouvrant la voie à des moyens thérapeutiques insoupçonnés tels que le séquençage de l’ADN, la synergie de l’intelligence humaine avec l’intelligence artificielle, la robotique et j’en passe. Tout cela pour vivre plus longtemps et mieux.

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