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Abdelkrim Boudra : « L’endettement auprès de BAD, de la BID et de la Banque mondiale est préférable »

Dans cet entretien, Abdelkrim Boudra, porte-parole de Nabni, revient sur les différentes questions qui agitent la scène économique nationale : la LF 2016, l’endettement extérieur, le crédit à la consommation, l’industrie automobile et, enfin, les nécessaires réformes structurelles de l’économie que le Gouvernement, de son point de vue, refuse d’engager.

Propos recueillis par Nadir Allam

Les mesures prises par le Gouvernement dans le cadre de la LF 2016 vont-elles permettre d’atténuer les effets de la crise induite par la chute des prix du pétrole ?

Les mesures de la LF 2016 prises dans leur ensemble ne sont certainement pas à la hauteur des difficultés auxquelles nous allons faire face et de l’ampleur du virage que nous devons prendre. Notre pays n’a pas besoin de mesures conjoncturelles insérées dans une loi de finances, mais d’un vrai virage de la politique économique, qui aille bien au-delà d’une seule Loi de Finances. C’est bien un virage bien plus ambitieux dont nous avons besoin et que NABNI appelle de ses vœux depuis la publication de son rapport NABNI 2020, en 2012.  En fait, la problématique n’est certainement pas d’atténuer les effets de la crise mais de réunir les conditions d’une diversification de notre économie et d’améliorer la gouvernance publique.

Le recours à l’endettement extérieur évoqué ces derniers temps peut-il constituer une alternative viable à l’épuisement du FRR et des réserves de change?

Le FRR n’est pas une source de financement exogène, il a été alimenté par l’épargne publique. Dans un contexte de déficit budgétaire, l’Etat puise dans le FRR pour financer ses dépenses. L’Etat, grâce à des cours du brut élevés, a pu s’autofinancer, notamment les dépenses d’investissement. Il est vrai que cela offre une liberté de manœuvre considérable, mais en l’absence de mécanismes de reddition des comptes, on constate que la dépense publique n’a pas été assez efficace (des études ont montré que nous aurions pu obtenir 70% d’infrastructure en plus avec les mêmes montants investis).

Avec l’épuisement à très court terme du FRR, il n’y a pas d’autre alternative à l’endettement qui n’est pas uniquement externe ; il est aussi interne. L’Etat peut se financer auprès d’investisseurs nationaux, prenez par exemple l’Egypte, dont la dette représente près de 90% du PIB, avec une dette externe qui s’élève à 16% (en 2014).

L’endettement pose plus largement la question du financement de l’investissement public, qui est très important pour le dynamisme de l’économie. Dans le plan d’urgence ABDA de NABNI, nous proposons de mobiliser l’épargne privée pour financer l’économie, comme le logement par exemple, avec des instruments de placement pour l’épargne privée ; et de diversifier les modes de financement, avec par exemple des Partenariats Publics Privés dans certains investissements (routes par exemple).

Plus généralement, on ne peut penser aucun sujet isolément des autres. Le financement du budget de l’Etat est lié à la fiscalité, au système financier, au développement du secteur privé, à l’avenir et au rôle du secteur public productif et son mode de gouvernance.

Concernant l’endettement extérieur, il faut le considérer sans tabou mais sans angélisme non plus.

Notre dette extérieure publique est très basse, nous avons donc de la marge de manœuvre d’endettement extérieur. Vu les chiffres du commerce extérieur qui ne vont pas s’améliorer de si tôt, l’option de recourir à un endettement extérieur raisonnable et soutenable peut être envisagée (elle peut s’imposer dans le cas de la persistance des facteurs de déséquilibre actuel).

Beaucoup ont parlé de taux exorbitants vu nos niveaux de dette publique.  Avant d’aller sur les marchés internationaux, il faudrait d’abord considérer notre marge de manœuvre d’endettement auprès des organismes multilatéraux qui offrent les meilleurs conditions d’endettement – bien meilleures que celles du marché international des capitaux. Nous n’avons pas de dette auprès de la Banque Africaine de Développement, de la Banque Islamique de Développement, de la Banque mondiale et autres. Le jour où nous devrons nous endetter pour financer une partie de notre budget d’investissement, allons d’abord vers ces organismes qui offrent les meilleures conditions.

Il faut dépasser ce traumatisme des années 80 qui nous a amené à une situation de crise : il ne s’agit ni de s’endetter à nouveau à ces niveaux, ni de reproduire ces erreurs de l’époque. Par contre, le corollaire de l’endettement, c’est de prendre un vrai virage économique qui nous fasse sortir de l’impasse actuelle et qui nous fasse éviter la crise qui se rapproch

Le crédit à la consommation, bloqué en 2009, vient d’être relancé pour, dit-on, booster la production nationale. Certains économistes disent que, compte tenu du faible taux d’intégration de l’industrie nationale, cette mesure va être contre-productive et fera exploser les importations. Qu’en est-il selon vous ?

C’est une mesure de NABNI en 2011, dans le cadre des « Cent mesures pour une Algérie nouvelle ». Cette mesure est donc la bienvenue, surtout qu’elle semble accompagnée de la mise en fonction d’une Centrale des Risques au niveau de la Banque d’Algérie qui permettra de prévenir le surendettement de ménages qui tenteraient de s’endetter avec plusieurs banques. En soi, permettre au citoyen de pouvoir accéder au crédit pour acquérir les biens qu’il souhaite est important, surtout si le garde-fou du surendettement est en place, c’est une mesure qui agit au niveau de la demande seulement.

Autrement dit, le crédit consommation ne pourra vraiment relancer l’industrie nationale que si les grosses contraintes au développement de cette dernière sont levées. Sans cela, seules quelques entreprises qui produisent localement (avec un taux d’intégration suffisant pour être éligible—ce qui est toujours difficile à évaluer et peut ouvrir la porte à des abus) bénéficieront d’une demande accrue. On revient toujours à la question de l’amélioration du climat des affaires, de l’accès au foncier, du système bancaire, etc. Dans tous ces domaines où on accuse tant de retard, on voit très peu de progrès tangibles et crédibles.

Par ailleurs, notre production nationale est actuellement faible et on peut effectivement s’attendre à ce que le crédit à la consommation augmente les importations de biens intermédiaires, mais cela n’est pas forcément grave, tant que le taux de change s’adapte et qu’il reflète la réalité de notre compétitivité externe. Si on continue à consommer plus de produits importés, il s’adaptera en conséquence. Une chose est sûre, nulle part dans le monde on ne compte sur le seul  patriotisme du consommateur pour soutenir une économie, si l’on veut booster la production nationale, il faut vite mettre en place les réformes nécessaires.

Beaucoup de projets d’industrie automobile sont en train d’être installés en Algérie.  Le secteur automobile peut-il constituer la locomotive de l’industrialisation du pays ?

L’industrie automobile est déjà présente fortement au Maroc, et dans la sous-traitance en Tunisie. L’Algérie a toute sa place dans cette industrie, surtout dans un contexte de développement de chaîne de valeur régionale et globale. La sous-traitance est une dimension importante de cette industrie, donc l’Algérie doit penser son insertion dans le secteur, en partenariat avec les autres pays.

Ce qui est important est de s’assurer qu’on attire les sous-traitants de premier ordre qui viennent produire sur place les intrants aux usines automobiles, comme cela se fait au Maroc et qu’on développe petit à petit un vrai tissu de PME locales qui s’insèrent dans la chaine de valeur des constructeurs automobiles générant suffisamment d’emplois en Algérie et du transfert de technologie et de savoir-faire qui rejaillirait sur d’autres secteurs de l’économie (savoir faire technique, logistique et organisationnel). C’est cela la vraie question de l’industrialisation par l’automobile.

S’il s’agit de développer une simple industrie de montage pour un marché local protégé de la concurrence internationale, nous ne serons pas compétitifs. Pour le moment, les niveaux de production et d’intégration annoncés sont faibles même si le fait que de grandes enseignes internationales installent des sites de production dans notre pays est une bonne chose—en espérant que ce ne sont pas des subventions publiques et des promesses d’un marché captif et protégé qui les attire, sinon ça serait une très mauvaise chos

Quels sont les axes stratégiques sur lesquels il convient d’agir irréversiblement pour mettre, d’une façon durable, notre économie sur les rails ? Faut-il agir graduellement ou brutalement ?

Tout dépend de ce que vous entendez par « brutalement ». Si vous faites référence au débat qui a animé l’ouverture des pays de l’Est, entre gradualisme et big bang des réformes, alors la question est complexe. Beaucoup de choses ne fonctionnent pas dans notre pays, et donc beaucoup de réformes sont nécessaires. Pour les pays de l’Est, les adversaires du gradualisme invoquaient notamment des arguments d’économie politique, au-delà de la question de la complémentarité des réformes : lors d’un processus de réformes gradualiste, les réformes peuvent être capturées par des intérêts privés, en accointance avec la politique. Des réformes peuvent demeurer ainsi partielles : par exemple des privatisations sans renforcement de la régulation publique (concurrence etc.). C’est d’autant plus vrai lorsque les institutions sont faibles.

Il faut ajouter à cela les capacités de l’Etat : lorsqu’elles sont faibles, mener de front de nombreuses réformes est difficile. Il y a un autre argument de taille qui plaide en faveur du gradualisme : la crédibilité des institutions. Le succès des réformes dépend du degré de coopération des différents agents économiques; s’ils ne pensent pas que les réformes sont bonnes pour la collectivité, ils ne coopéreront pas.

Dès le lancement de NABNI, nous avons plaidé pour une démarche en deux temps :

  • En premier temps, mener quelques réformes majeures à court-terme afin d’envoyer rapidement un signal politique fort de volonté de réforme. Nous avons proposé 100 mesures dans le rapport NABNI 2012 et en réaction à la chute du prix du pétrole, nous avons proposé un plan d’urgence ABDA publié en Novembre 2015 et disponible sur notre site (nabni.org). Les mesures sont diverses et complémentaires : il s’agit d’abord d’agir sur les dépenses en réduisant le niveau des subventions inefficaces, notamment le carburant qu’il faut remplacer rapidement par un ciblage d’aides directes vers les ménages les plus nécessiteux. Sur le plan économique, nous recommandons un choc de simplification du climat des affaires afin de doper l’investissement privé, un plan d’urgence de réforme bancaire-réforme bloquée depuis plus de quinze ans ; et des efforts majeurs pour attirer des investisseurs étrangers dans plusieurs secteurs afin de bénéficier d’un transfert de technologie et de savoir faire et de créer des emplois locaux.
  • En deuxième temps, engager un travail de fond de transformation de notre économie. C’est ce que nous avons proposé dans le rapport NABNI 2020.

Malheureusement, les politiques mises en œuvre ces dernières années nous ont fait perdre un temps précieux. Nous aurions pu conduire les réformes de manière graduelle et éviter aux catégories les plus défavorisées de subir les conséquences douloureuses, et potentiellement dangereuses, de changements « brutaux »

 

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