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Un plan de transformation économique pour l’Algérie…

CONTRIBUTION Par Alexandre Kateb, Chief Economist – Tell Group

L’économie algérienne est aujourd’hui confrontée à des vents contraires d’une rare violence. La chute du prix du pétrole et ses conséquences immédiates sur les équilibres internes et externes du pays révèlent les inefficiences tant macroéconomiques que microéconomiques d’une économie rentière qui a trop tardé pour se réformer.

Des réformes profondes, longtemps ajournées, sont aujourd’hui indispensables, sous peine de voir le pays basculer dans une configuration sociale, politique et sécuritaire des plus incertaines. L’impulsion majeure doit venir du sommet de l’Etat, car ces réformes ont une portée politique évidente.

Mais cela ne suffit pas. Les expériences réussies de réformes structurelles et de transformation économique endogène – non imposée par l’extérieur – montrent que l’appropriation de cette dynamique par la population est indispensable. Il est nécessaire de rassembler un très large consensus national en y associant les représentants des partis majoritaires, de l’opposition sous ses différentes composantes, ainsi que les partenaires sociaux, et la société civile dans son ensemble. Cela ne signifie pas l’ajournement des réformes impopulaires, comme la refonte du système des subventions ou la restructuration des entreprises publiques, mais un effort accru d’explication et de pédagogie sur les bénéfices des réformes pour les citoyens.

La crise comme une opportunité de transformation

Au cours de la décennie précédente, l’Etat algérien a beaucoup dépensé pour mettre à niveau les infrastructures nationales et redistribuer la rente pétro-gazière à un spectre très large de catégories socioprofessionnelles, sous la forme d’augmentation de salaires et de subventions aux ménages et aux entreprises. L’Etat a soutenu la croissance économique par la commande publique et le crédit bancaire, à des conditions très attractives.

Cette croissance fondée sur la dépense publique a permis de combler une partie du retard en matière de développement socio-économique, ainsi qu’en atteste le classement de l’Algérie sur l’indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Mais elle a également contribué à renforcer les logiques de recyclage de la rente, de recours aux importations au détriment de la production nationale, de développement des circuits de l’informel, et de gaspillage des ressources énergétiques, foncières et humaines du pays.

Il est aujourd’hui urgent de sortir de cette situation. A titre d’illustration, les réserves du Fonds de régulation des recettes (FRR) seront selon toute vraisemblance épuisées d’ici la fin de l’année 2016. Le financement d’un déficit public abyssal, supérieur à 15% du PIB, se posera alors avec d’autant plus d’acuité si rien n’est fait pour remettre les comptes publics sur une trajectoire de soutenabilité. Tout retard dans la mise en œuvre d’un plan ambitieux de sortie de crise et de transformation économique se soldera alors par une dégradation encore plus marquée du niveau de vie des citoyens, et par un choc social et politique d’autant plus brutal qu’il n’aura pas été anticipé et géré en amont.

La crise est anxiogène. La dépréciation du dinar vis à vis du dollar (-20% sur un an pour le taux de change officiel) et les premières augmentations du prix de l’électricité et des carburants intervenus en janvier 2016, commencent à produire leurs effets en cascade sur l’ensemble des biens et services, alimentant l’inflation et la baisse concomitante du pouvoir d’achat.

A ce rythme, les augmentations de salaires consenties en 2011, au prix d’une augmentation insoutenable de la dépense publique, seront vite effacées. Le taux de chômage pourrait, quant à lui, exploser en raison des centaines de milliers de jeunes diplômés qui arrivent chaque année sur le marché de l’emploi.

Au delà de la hausse du chômage, ce qui est inquiétant c’est la dégradation des conditions de vie de la population qui dépend de l’économie informelle. Cette dernière constitue une soupape de sécurité en absorbant la main d’œuvre excédentaire. Mais sa capacité d’absorption est limitée, et ses effets pervers l’emportent à moyen terme. L’économie informelle constitue un piège, une trappe à faible productivité et à faible revenu, qui encourage la perpétuation des logiques clientélistes et rentières

Pour toutes ces raisons, la crise ne peut être combattue par des mesures homéopathiques. Elle doit être vécue comme une opportunité de transformation économique profonde. A cet égard, il importe de considérer aussi bien le rythme des réformes – ce qu’on appelle “le momentum” qui doit être soutenu et ne pas souffrir de temps mort –, leur exécution – mesurée à l’aune d’indicateurs de progrès responsabilisant les décideurs chargés de leur exécution (y compris les ministres) -, et une communication permanente avec l’ensemble des parties prenantes (partenaires sociaux, partis politiques, société civile), afin de garantir la cohérence des initiatives au service d’une vision partagée.

Quelle peut donc être cette vision ?

Il y a aujourd’hui un consensus quasiment universel sur le mal qui ronge l’économie algérienne. Pour faire simple, il s’agit d’un “syndrome hollandais” poussé à son paroxysme, dans le contexte d’une économie administrée qui n’a pu, ou n’a su, aller au bout de sa transition vers l’économie de marché. Nous sommes dans une situation très inconfortable où les prescriptions, appliquées à la hâte, du dernier plan d’ajustement structurel, ont démantelé et désossé le complexe industriel hérité de l’économie planifiée, sans pour autant jeter les bases d’une économie de marché performante, fondée sur la productivité et la création de valeur.

Le secteur public, sous ses volets non marchand et marchand occupe toujours 40% de la population active, et les entreprises publiques absorbent plus de 50% des crédits bancaires à l’économie. Le taux d’activité des femmes est l’un des plus faibles du monde (16%), ce qui se traduit par un faible taux d’activité global, tous sexes confondus, de 40% de la population en âge de travailler. L’économie informelle, déjà citée plus haut, absorberait au moins quatre millions de travailleurs, soit un tiers de la population active. Ce chiffre sous-estime de plus la population précaire constituée d’auto-employés (30% de la population employée) et de salariés non permanents (33% de la population active). C’est à dire deux employés sur trois, soit sept millions de travailleurs sur une population active de 12 millions (à septembre 2015). Ces chiffres donnent le vertige et alertent sur les  gisements de capital humain inexploités.

Ce constat sur la sous-utilisation du capital humain, conjugué au caractère insoutenable – à tous les sens du terme – du niveau des dépenses publiques atteint ces dernières années, montrent qu’il est urgent de transformer l’économie algérienne. Il faut réduire à la fois le poids de l’Etat et celui de l’économie informelle et faire du secteur privé formel, le moteur principal de l’investissement, de la croissance et de la création d’emplois. C’est un changement de paradigme profond qui nécessite une forte mobilisation des décideurs politiques et économiques à tous les niveaux.

Que faire dans la pratique ?

Le plan de transformation évoqué ci-dessus doit combiner un ensemble de réformes macroéconomiques, microéconomiques et organisationnelles, articulées de manière à ce que ces réformes se renforcent les unes les autres, tout en prévoyant des mécanismes pour gérer et contrecarrer leurs effets potentiellement déstabilisants sur les plans économique et social.

Sur le plan macroéconomique, des questions comme la convertibilité du dinar ne doivent plus être des tabous. L’épouvantail de la fuite des capitaux ne peut plus être agité pour défendre le statu quo. La non-convertibilité du dinar pour les opérations du compte de capital ne fait qu’alimenter la défiance vis-à-vis de la monnaie nationale, ce qui accélère les fuites de capitaux par des canaux informels, et participe à la dollarisation – en l’occurrence “euroisation” – de l’économie, au sens où dans les situations de forte incertitude, les transactions d’un certain montant ont tendance à se faire dans des devises fortes. Il ne s’agit pas de décréter la convertibilité totale du jour au lendemain mais de mettre sur pied une stratégie cohérente pilotée par la Banque d’Algérie, avec une feuille de route crédible qui permette d’arriver à cet objectif à l’horizon de quelques années.

Le signal positif envoyé par cette réforme permettra de regagner la confiance dans la monnaie nationale et d’attirer les investisseurs étrangers. La convertibilité du dinar est nécessaire pour atteindre la vérité des prix sur le marché des changes, et égaliser le dinar à son taux d’équilibre naturel. Il est de notoriété publique que le dinar reste aujourd’hui surévalué, et cela pénalise les producteurs locaux vis à vis des importateurs, alimente le déficit de la balance courante, et entretient les logiques clientélistes et rentières.

Afin de gérer les conséquences inflationnistes d’une évolution du dinar vers son taux d’équilibre – plus proche du taux parallèle que du taux officiel -, une politique offensive doit être menée en parallèle pour encourager la production nationale de biens et services de consommation courante. Cette politique ne peut s’appuyer durablement sur une logique de rationnement des importations, à travers des licences et des quotas qui encouragent le (re)constitution d’oligopoles publics ou privés allant à l’encontre de l’objectif de diversification recherché.

La substitution aux importations ne se décrète pas administrativement. Elle est la conséquence logique d’une amélioration du climat des affaires, d’une débureaucratisation des circuits économiques, et d’une politique incitative pour les producteurs locaux, à travers des incitations ciblées au niveau fiscal, et à travers la valorisation des produits fabriqués localement. Il faut souligner, à cet égard, la politique intelligente qui commence à être menée dans la production, la transformation et la distribution agroalimentaire, à travers l’encouragement de l’intégration amont/aval, et la création de marchés de gros visant à rationaliser cette filière stratégique. De la même manière, les résultats obtenus dans le secteur pharmaceutique, avec la constitution de véritables clusters (regroupement de plusieurs entreprises de ce secteur dans un même bassin d’emploi, ndlr) et la couverture d’une grande partie de la demande nationale par la production locale sont remarquables.

Mais il faut aller plus loin que cela. Il ne suffit pas de consacrer le principe de la liberté économique et de l’initiative individuelle. Il faut mettre en œuvre ce principe dans les faits, en diminuant drastiquement le nombre de procédures requises pour différents actes économiques, en inversant la charge de la preuve dans les relations entre les acteurs économiques et les administrations locales ou centrales, et en généralisant les procédures de règlement des différends par la médiation, l’arbitrage et des procédures de type “fast track” (accélérées, ndlr) au niveau des juridictions compétentes. Le recourt à la numérisation des procédures doit également être accéléré. Le retour sur investissement de ces mesures de simplification n’est plus à démontrer.

L’autre grande réforme à laquelle il est indispensable de s’attaquer est celle du financement de l’économie. Il n’est pas normal qu’un pays à revenus intermédiaires comme l’Algérie ait pris tellement de retard dans la mise à niveau et la modernisation de son secteur bancaire et financier. Là aussi le statu quo n’est plus de mise, et des signaux forts doivent être envoyés pour créer ce choc de confiance, afin de garantir l’adhésion des acteurs économiques et de la population aux réformes.

Les banques publiques fonctionnent comme un oligopole qui recycle les dépôts issus de la rente des hydrocarbures, et qui accorde des financements aux entreprises publiques et à un pool réduit d’entreprises privées. Les PME qui représentent près de 95% du tissu économique peinent à obtenir des financements. Le marché interbancaire ne fonctionne pas comme il le devrait, et les banques publiques ne coopèrent pas avec les banques privées, ces dernières étant toutes à capitaux étrangers. Après la liquidation de la banque Khalifa, l’Algérie est aujourd’hui l’un des rares pays au monde qui ne dispose pas de banques à capitaux privés nationaux. En outre, une grande partie de la liquidité monétaire échappe au système bancaire pour des raisons liées à la défiance vis-à-vis des banques et à l’absence de supports de placement et d’épargne suffisamment attractifs. Le faible développement de la monétique, et les retards dans la mise en œuvre du paiement électronique, expliquent aussi en partie cette situation.

Le développement de la bourse est, quant à lui, pénalisé par l’absence de professionnels en qualité et en quantité suffisante pour animer le marché, et pour inciter les entreprises publiques et privées à émettre des titres de dette ou des actions. A cet égard, l’ouverture du capital des entreprises publiques n’est plus un tabou et il faut s’en réjouir. Il ne s’agit pas de brader le patrimoine national, mais de participer à la modernisation de ces entreprises, indispensable à leur survie et à leur développement, tout en associant les travailleurs, les épargnants et les retraités algériens au financement du secteur productif. Osons le dire, il y a un paradoxe à encourager la création tous azimuts de joint-ventures entre des entreprises publiques et des sociétés étrangères, tout en verrouillant le capital social des groupes publics.

Ce verrou psychologique devra lui aussi sauter. A ce propos, les Algériens pourraient s’inspirer de l’expérience de pays émergents comme la Turquie ou les Emirats Arabes Unis. La crispation par rapport à la propriété du capital, héritage de la période socialiste, doit être surmontée pour envisager avec sérénité l’insertion de l’économie algérienne dans les fameuses chaînes de la valeur régionale et mondiale. Le véritable patriotisme économique est celui qui a à cœur la performance de l’économie nationale et sa capacité de création d’emplois et de richesses. Et ce n’est pas en s’arc-boutant sur les logiques de la rente et de l’économie administrée que l’on arrivera à élever la productivité, à stimuler l’innovation, et à créer les emplois nécessaires pour assurer la stabilité politique et sociale.  Une telle transformation, si elle est menée à son terme, aura bien sûr des incidences profondes sur la place de l’Etat et son rôle dans l’économie. Son poids devra diminuer progressivement, et la dépense publique verra son rôle passer de moteur principal de l’économie à celui de stabilisateur conjoncturel et de soutien à des activités à externalités positives comme la R&D (la recherche et le développement, ndlr). La réallocation de ressources qui en découlera permettra une meilleure concentration des ressources publiques sur le soutien au capital humain et à l’investissement immatériel.

La diversification économique n’implique pas pour autant un abandon du secteur stratégique des hydrocarbures, mais les recettes tirées de ce dernier devront être utilisées en priorité pour accélérer cette logique de diversification, à travers des fonds d’investissement souverains. Il s’agit d’adopter une approche pragmatique dans l’utilisation de ces ressources naturelles. L’importance du développement des énergies renouvelables ne doit pas occulter l’avantage comparatif important que l’Algérie tire de ses ressources fossiles.

En effet, compte tenu des perspectives de croissance soutenue de l’Afrique subsaharienne au cours des prochaines décennies, et des besoins en énergie que cela suscite déjà, l’Algérie pourrait jouer un rôle de premier plan en utilisant intelligemment cet atout énergétique comme un levier puissance et de rayonnement régional. A travers le développement d’un mix énergétique équilibré, appuyé sur la valorisation des énergies fossiles et sur le développement des énergies renouvelables, l’Algérie pourrait devenir en quelques années un fournisseur majeur d’électricité au Maghreb et dans les pays du Sahel et d’Afrique de l’Ouest, contribuant ainsi à la création d’un espace partagé de prospérité et de stabilité dans la région.

Le XXIème siècle verra de plus en plus la constitution de grands pôles de puissance régionaux dans le cadre d’une mondialisation multipolaire, résultant d’un équilibre évolutif entre des forces d’intégration et d’homogénéisation à à l’échelle mondiale, et des forces d’intégration régionale autour de grands pôles d’attraction. L’Algérie qui est déjà la plus grande économie au Maghreb et en Afrique de l’Ouest francophone devrait naturellement jouer ce rôle de pôle d’attraction. Cela implique l’accélération d’une logique d’intégration économique et institutionnelle avec ces voisins immédiats du Maghreb central, Maroc et Tunisie, suivis de la Libye, une fois la situation stabilisée dans ce pays.

Il n’est pas ici nécessaire de revenir sur les bénéfices directs et indirects de cette intégration, mais de faire comprendre, de manière totalement pragmatique et réaliste, qu’en raison de sa taille et de ses ressources, l’Algérie occupera naturellement la place centrale au sein de cet ensemble, un peu comme le Brésil au sein du Mercosur. C’est pourquoi, il n’y a là aussi pas de tabou ni de complexe à avoir.

Les choses évoluent en effet rapidement sur le continent africain. La signature en juin 2015 d’un accord de libre échange entre les trois grands blocs sous-régionaux d’Afrique de l’Est et du Sud, surnommé la Tripartite, va créer un marché commun de 26 pays allant du Caire au Cap. L’Algérie risque de se trouver marginalisée dans ces grands mouvements, précurseurs des équilibres économiques et politiques futurs à l’échelle du continent. C’est pourquoi l’Algérie a tout intérêt à dépasser les antagonismes hérités du passé, et à œuvrer pour la constitution d’un espace économique intégré allant de Tripoli à Casablanca et d’Alger à Abidjan. Sans omettre bien sûr le renforcement du dialogue et de l’intégration économique avec les autres grands pôles africains que sont l’Egypte, le Nigéria, l’Afrique du Sud et le géant de demain que sera l’Ethiopie.

CONTRIBUTION Par Alexandre Kateb, Chief Economist – Tell Group

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