Pr Abderrahmane Mebtoul, économiste: « une rationalisation des dépenses suppose de lutter contre les surcoûts et la corruption »

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Dans cet entretien, le professeur Abderrahmane Mebtoul explique les raisons qui entrainent la baisse inquiétante des cours de pétrole ces dernières semaines.  Selon lui, le prix futur dépendra d’une entente entre pays consommateurs et producteurs d’une part et d’autre part, par une entente pays OPEP non OPEP. Aussi, la détermination du prix du pétrole, (le prix du gaz lui étant indexé) dépendra d’une entente entre d’une part et l’Arabie Saoudite et la Russie  et l’Arabie Saoudite et l’Iran. Notre interlocuteur fait également des propositions au Gouvernement pour faire face à cette situation, estimant qu’il ya urgence d’aller vers une allocation ciblée  des  ressources financières  et une rationalisation des dépenses.

Algérie-Eco : Le  cours du pétrole est depuis quelques semaines en dessous de 50 dollars. Les conséquences sont lourdes sur les économies des pays producteurs comme l’Algérie. Quel commentaire faites-vous à ce sujet ?

Abderrahmane Mebtoul : Le monde devrait connaitre un profond bouleversement de son modèle de consommation énergétique entre 2016/2030  avec des incidences géostratégiques. Quelles sont donc les déterminants du prix du pétrole ? Premièrement, l’élément central de la détermination du prix du pétrole entre 2017/2020 est la croissance de l’économie mondiale. Entre 2020/2030, aucun expert ne peut prévoir au delà, du fait des importantes nouvelles mutations.

Mais le plus inquiétant, c’est le prix de cession du  gaz traditionnel représentant un tiers des recettes de Sonatrach  avec une prévision de 50% en 2020. Or, selon le FMI, le gaz a atteint son  cours le plus bas en douze ans en raison, certes, de  la chute des cours du pétrole, mais également  par la vigueur de l’offre russe en gaz naturel et par l’affaiblissement de la demande asiatique.

Deuxièmement, du côté de l’offre, nous assistons à une hausse plus rapide que prévu de la production de pétrole (non conventionnel) des USA qui bouleverse toute la carte énergique mondiale. Ils sont passés de 5 millions de barils/jour de pétrole à un niveau fluctuant entre  8,5  et 9,5 millions de barils jour  entre 2014/2015.

Troisièmement, les rivalités au niveau de l’OPEP dont certains membres ne respectent pas les quotas, de la rivalité Iran-Arabie Saoudite (plus de 35% de la production OPEP).

Cela entre dans le cadre géostratégique avec l’Occident (dont les USA) pour affaiblir la Russie. L’Arabie Saoudite est le seul pays producteur au monde actuellement qui est en mesure de peser sur l’offre mondiale, et donc sur les prix, tout dépendant d’une entente entre les USA et l’Arabie Saoudite pour déterminer le prix plancher, encore que cette entente pourrait se déplacer dans un proche avenir avec une entente avec l’Iran.

Quelles perspectives futures du cours  du pétrole à votre avis ?

Des rapports internationaux 2014/2015  notent   que les  énergies renouvelables représenteront  entre 2016/2020 plus de 30% de la capacité totale de production électrique installée dans le monde et 23% de la production totale d’électricité. Le  financement des EnR est d’environ  286 milliards de dollars en 2015 représentant  154 GW de nouvelles capacités , dépassant de loin l’investissement dans la production conventionnelle (+97 GW).

Ainsi ces  rapports mettent  en  relief trois facteurs essentiels : premièrement, la définition de règles du marché assurant un système d’énergie durable en accord avec les objectifs du trilemme , y compris les règlementations clairement définies en matière d’émission de CO2; deuxièmement, l’instauration des marchés de capacité pouvant permettre d’assurer la sécurité en termes d’approvisionnement en complément de marchés basés uniquement sur les énergies qui se révèlent souvent insuffisants pour garantir un approvisionnement fiable ; troisièmement,  le développement plus poussé des méthodologies en matière de prévisions météorologiques pour garantir une meilleure fiabilité et faire rapidement face à la variabilité du vent et du soleil. Quant aux  perspectives pour le marché pétrolier, elles sont aléatoires.

Aussi,  comme annoncé dans le dernier rapport  du Forum Economique Mondial  le monde est à l’aube d’une nouvelle révolution industrielle qui modifiera les rapports de force au niveau mondial et  une recomposition du pouvoir énergétique mondial.

Deux pays qui ont pourtant les plus importantes réserves, la Russie  qui a investi dans les nanotechnologies et l’Arabie Saoudite qui a prévu 2000 milliards de dollars d‘investissement pour préparer l’après pétrole. Car si le monde   est passé de l’ère du charbon à l’ère du pétrole,  cela ne signifiait  pas  que n’existait plus de réserves de charbon ( 200 ans de réserves contre 40/50 ans pour le pétrole),  mais que des  nouvelles  technologies  ont été mis en place renvoyant toujours au fondement du développement l’économie de la connaissance. Les réserves sont fonction du   vecteur prix international coût, pouvant découvrir des milliers de gisements non rentables au vu des mutations énergétiques mondiales.

 Aussi c’est une  erreur stratégique de raisonner sur un modèle de consommation énergétique linéaire, en misant  sur la rigidité de l’offre, qui provoquerait à moyen terme, faute d’investissement,  une montée inexorable des prix vers des sommets, 100, 200, voire 250 dollars le baril. C’est que l’analyse des nouvelles mutations énergétiques va à  contre-pied de tous ces raisonnements mécaniques qui sont démenties par la dure réalité économique.

Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a déclaré à la presse qu’aucun nouvel accord n’a été conclu sur une réduction de la production mondiale de pétrole entre l’Opep et des pays non membres du cartel, dont la Russie. Qu’en pensez-vous ?

Les pays de  l’OPEP représentant 33% de la production commercialisée mondiale, 67% se faisant hors OPEP, ne doivent plus vivre de l’illusion de la rente éternelle,  cohabitant avec d’autres acteurs  et ne pouvant jouer un rôle déterminant comme dans les années 1974. Aussi, attention à l’euphorie et aux faux calculs.

Même avec une augmentation de 5 dollars en moyenne annuelle donne un gain net pour un pays comme l’Algérie de seulement 3 milliards de dollars contre 30 milliards de dollars pour la Russie et l’Arabie Saoudite (dix fois plus de production), montant auquel il faudra retirer la diminution  en valeur de la baisse de production. Comme il ne faut pas exclure, une importante perte  financière.

Imaginons, en cas de crise ou de croissance faible de l’économie mondiale,  que la diminution de la quantité OPEP  n’entraine pas une baisse substantielle des prix et que  les pays hors OPEP accaparent  des parts de marché. D’où la difficile équation à résoudre, d’autant plus que les USA un des plus grand producteur  a joué sur la réduction substantielle de couts de production étant devenu exportateur net. Les observateurs s’accordent à ce que le prix futur dépendra d’une entente entre pays consommateurs et producteurs d’une part et d’autre part, par une entente pays OPEP non OPEP. Aussi, la détermination du prix du pétrole, (le prix du gaz lui étant indexé) dépendra d’une entente entre d’une part et l’Arabie Saoudite et la Russie  et l’Arabie Saoudite et l’Iran.

 L’impact de la baisse du cours du pétrole a été dur pour l’économie algérienne. Que faire dans ce cas là ?

Que faire  car  tout accroissement des dépenses en  rapport aux recettes prévues  accroitra le déficit budgétaire avec un impact inflationniste? Il faudra distinguer la part des dépenses en dinars (solutions internes) de la part en devises et distinguer les actions conjoncturelles. Des actions structurelles qui seules sont une réponse appropriée aux défis futurs du pays.  Les calculs qui suivent ont été effectués sous l’hypothèse du respect du quota de l’Algérie au sein de l’OPEP et du volume actuel d’exportation du gaz.

Au cas où le volume serait inférieur, les recettes devraient être inférieures au montant calculé. Dans le cas contraire de hausse en volume, le montant en valeur devrait augmenter en accélérant l’épuisement des réserves prévues au rythme de la consommation intérieure (à horizon 2030, la population atteindra 50 millions d’habitants).  Pour  60 dollars les recettes prévues seraient d’environ  34 milliards de dollars. L’on doit retirer 20% des charges ce qui nous donne 27 milliards de dollars de profit net en précisant que la baisse d’un dollar en moyenne annuelle occasionnant une perte pour l’Algérie d’environ 600 milliards de dollars.

A 50 dollars, le baril donne un profit net de Sonatrach de 21 milliards de dollars  40 dollars, le baril donne un profit net de Sonatrach de 15 milliards de dollars  30 dollars, le baril donne un profit net de Sonatrach de 9 milliards de dollars 20 dollars, le baril donne un profit net de Sonatrach de 3 milliards de dollars et nous serions presque au seuil de rentabilité.  Comment dès lors mobiliser les ressources financières suivant ces différents scénarios.

Face  au déficit du trésor  entre   2016/2020, il ya urgence d’aller vers une allocation ciblée  des  ressources financières  et une rationalisation des dépenses (économies de gestion)  tant pour la partie devises que dinars, supposant de lutter contre les surcouts et la corruption.

Il faut aussi accroitre la fiscalité ordinaire pour la  sphère réelle pour les  ménages toutes   et les entreprises,  l’impôt direct étant le signe d’une plus grande citoyenneté, la facilité pour tout gouvernement étant  l’accroissement de l’impôt indirect injuste par  définition), tout en   étant conscient que l’impôt peut tuer l’impôt.

Eviter la dérive inflationniste comme au Venezuela  suppose   une régulation forte conciliant le cadre macro-économique et le cadre macro-social conciliant le cadre macro-économique et le cadre macro-social. Et pour éviter le scénario dramatique des impacts de la baisse du cours du pétrole des années 1986, la solution la plus durable  est d’avoir une vision stratégique afin d’asseoir une économie diversifiée dans le cadre des valeurs internationales.

Il ne faut plus se faire d’illusions, un cours de pétrole entre 80/100 dollars  est  improbable rendant urgent, pour l’Algérie, si elle  veut éviter sa marginalisation,  l’émergence d’une économe diversifiée dans le cadre de la mondialisation.