Mohamed Hamzaoui, Président de l’ANAP : « La production du miel ne couvre que 50% de nos besoins de consommation »

Filière aux retombées, économique, environnementale et sanitaire avérées, l’apiculture subit des contraintes. Avec une production de pas moins de 5000 tonnes de miel par an et une consommation de 125 grammes par habitant par an, l’Algérie est loin d’exploiter les potentialités mellifères qu’elle recèle. C’est ce que  nous révèle en substance Mohammed Hamzaoui, Président de l’Association nationale des apiculteurs professionnels (ANAP), dans cet entretien.

Algérie-Eco : Présentez-nous votre association et pourquoi avoir rajouté le terme « professionnels » ?

Mohammed Hamzaoui : L’Association a été créée en 2015. Elle est majoritairement composée d’apiculteurs professionnels, dont votre serviteur qui capitalise 40 ans d’expérience apicole, faisant ainsi partie de ceux qui font leur métier par passion mais aussi par intérêt, et qui représentent 10% du nombre global des apiculteurs à l’échelle nationale. En chiffres, nous avons 200 adhérents au niveau des 25 wilayas où on est représentés, à raison d’au moins trois représentants par wilaya.

Les apiculteurs endimanchés, détenteurs de trois à quatre rushes, qui font de l’apiculture comme activité secondaire et produisent des quantités destinées à l’autoconsommation, n’ont pas de cité dans nos effectifs, car le développement de la filière, et partant, celui économique est le dernier de leurs soucis.

Vous pensez donc que le développement de la filière devait être l’apanage des professionnels ?

En grande partie, oui. Car depuis ces dernières années, la filière a enregistré l’afflux de jeunes diplômés sans emploi grâce à la mise en place des projets de développement, ainsi que de l’implication, rentabilisée depuis, de beaucoup de ménages ruraux ayant bénéficié des aides de l’Etat dans le cadre du Projets de développement rural intégré (PPDRI). Outre cela, au niveau des Coopératives apicoles de services, il y a eu un engouement très significatif dans le milieu des apiculteurs déjà en exercice, dû au renforcement de leur capacité de production et l’amélioration de  leur niveau technique. Donc, tout ce potentiel humain doit être mis à profit, rationnellement, pour essorer ce secteur.

Et comment atteindre cette professionnalisation ?

Par la formation déjà. Et seulement une formation adaptée aux mutations mondiales, peut escompter cet objectif. Il faut souligner que l’absence de formations spécialisées freine considérablement les possibilités d’installation, notamment des jeunes, dans un métier technique et complexe. Celles existantes sont superficielles, ce qui rend difficile le recrutement de personnel devant gérer une exploitation apicole. Les associations d’apiculteurs tentent de remédier à ce manque en organisant des programmes de formation continue sans soutien financier du ministère de l’Agriculture, du Développement rural et de la pèche (Madrp).

L’absence de la thématique apiculture dans les formations vétérinaires et agronomiques ne contribue pas à une bonne compréhension des enjeux liés à l’apiculture. A ces griefs, sont venus se greffer d’autres, dont l’absence de guide complet et validé des bonnes pratiques apicoles, le manque de conventions liées à l’enseignement de l’apiculture entre le Madrp et celui de la Formation et de l’Enseignement professionnels (Mfep), le peu de formateurs compétents en dehors des apiculteurs. 

Avez-vous, de votre part, pensé à intégrer la formation dans votre plan d’action ?

Oui, nous avons déjà lancé un cycle de formation en collaboration avec la Fédération des apiculteurs de la Méditerranée (FedApimed), qui s’est soldée par la délivrance de 4 bourses, à Wahida Loucif de l’Université de Annaba, à Mekious Chahrazad, Docteur sur les miels décroché en Belgique, de Touati Lounis du Plateau technique de Bejaia (Ptapc) relevant du Crapc, et de l’Itelv. 

Ces quatre chercheurs ont bénéficié d’une formation avec l’Université de Turin, en Italie. Mekious Chahrazad a même été acceptée pour effectuer un stage d’1 mois, à l’issue duquel elle peut consolider ses connaissances mellifères et entamer, à son tour, son statut de formatrice nationale, en tant qu’experte apicole. Enfin, nous avons sollicité le Crapc, pour déclencher le déclic en vue de création de réseaux de recherche.

Par ailleurs, nous avons adressé en 2015 un plan de développement durable de l’apiculture, dans lequel maintes propositions ont été émises. Il s’agit de mieux former et installer les apiculteurs ; de pourvoir la filière apicole en startups dans les domaines de la maitrise des systèmes de production intensive, des produits de la ruche ; de renforcer les compétences professionnelles sur des formations pointues telles que l’insémination artificielle, la sélection des populations d’abeilles locales, la pathologie apicole, la technologie des miels ; de mieux considérer les professionnels comme acteur incontournable dans l’élaboration du référentiel de la formation et de la vulgarisation du métier d’apiculteur; de soutenir la création de rucher école dans les coopératives et les associations apicoles qui répondent au cahier des charges de la formation.

D’une manière générale, comment se présente le bilan apicole en Algérie ?

Généralement, la situation n’est pas aussi critique. L’interprofession devait davantage développer la filière, initialement en Coopérative comme à Blida. L’association est écartée des réunions des Commissions de wilaya, là où la Chambre d’agriculture est seulement consultée. Ceci pour l’exemple. Pour revenir à l’interprofession, elle devait, entre autres, réguler la commercialisation. La formaliser, pour ainsi dire. Ainsi, on pourra la vendre dans les supérettes, donnant le choix au consommateur entre le miel algérien et celui de Chine, de Hongrie, ou d’Espagne. Dans ce cadre, des contacts ont été pris avec Isaad Rebrab pour  la disposition de nos miels sur les rayons de sa chaine de supérettes Uno.

Avant cela, il faut que la vente de miel ait une traçabilité, comme elle doit être débarrassée des herboristes et des épiciers de tous bords qui lui portent préjudice. Mais aussi des apiculteurs qui se croient producteurs alors qu’ils ne sont que des importateurs. Il n’est pas, ici, notre intention de dénigrer sa commercialisation tous azimuts et son importation, mais de faire preuve d’honnêteté commerciale, en identifiant chaque produit, selon son pays d’origine et autres indices le distinguant de ceux du terroir.

A souligner, en ce sens, que l’Algérie importe des miels déclassés, qui ont été stockés durant deux ans en vue de les réorienter vers l’industrialisation, perdant ainsi leur valeur nutritive ce délai dépassé. Notre souci aussi est de sensibiliser les vendeurs sur l’impératif de respecter quelques détails, tels que  mettre le miel, autant que le beurre et le fromage, sur les rayons de supérette où la température ne devait être pas au-dessus des 40 degrés Celsius.

Pour la labellisation dont tout le monde  parle, il faut des outils, des laboratoires disposant d’analyses technique de miel.

En termes de production, quelle est la place de l’Algérie ?

Pas mieux que nos voisins maghrébins. Nous avons une production de 5000 tonnes par an, avec l’objectif de la doubler, pour espérer couvrir nos besoins, car actuellement nous n’en couvrons que la moitié. Le ratio de consommation par habitant par an est de 125 grammes, loin de la France établi à 500 grammes et de l’Allemagne qui est de l’ordre de 1.5 kg. Ce qui fait la différence entre nous et les pays du Maghreb, notamment le Maroc, réside dans un fait : le pouvoir en place dans ce pays libère les initiatives, ce qui permet à un laboratoire allemand d’accompagner un apiculteur marocain durant toute la chaine des valeurs.

Qu’en est-il de l’exportation apicole ?

Oui, on peut exporter vers des niches en Allemagne, en fixant à 20 euros le kilo du miel de l’arbousier. Ceci pour l’exemple. Il faut savoir que le miel de notre pays est très prisé. 

Un dernier mot….

Quelques recommandations à prendre en compte. Il s’agit de développer la recherche et l’enseignement supérieur en apidologie, tout en veillant au développement du cheptel des abeilles. Le développement en question passera par la mise en place d’une filière compétitive d’élevage de reines et d’essaims, via des ateliers d’élevage et de sélection dans les exploitations apicoles éligibles et la mise en place de conservatoires régionaux.