L’Algérie à la croisée des chemins

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la croisée des chemins

L’Algérie est en passe de retrouver son destin de grande puissance en Méditerranée et en Afrique.

Sans bouleversements intempestifs, l’économie et les mentalités se transforment en profondeur. Se dessine une vision ambitieuse et historique pour les Algériens, mais aussi une vision qui doit parler aux Méditerranéens, aux Africains, et aux Européens.

L’Algérie emprunte deux chemins qui traversent son territoire. Le premier c’est celui de l’industrialisation du Nord de l’Afrique, de l’Egypte au Maroc, avec l’Algérie au centre. Le second chemin, selon un axe Nord-Sud, c’est celui de la dorsale Transsaharienne, d’Alger à Lagos, contribuant au développement du Sahel, tout en reliant l’Afrique du Nord à l’Afrique Sub-saharienne.

Le premier chemin est horizontal. C’est celui de l’industrialisation du Nord de l’Afrique, de l’Egypte au Maroc. En effet, depuis 1980, presque tous les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée s’industrialisent. Ils substituent la profusion intérieure (voiture, mécanique, biens d’équipements…) aux importations. Sans rupture, le Maroc, la Tunisie, le Liban, la Turquie, et la Jordanie sont devenus exportateurs de produits manufacturés, de machettes et d’équipement de transport etc…

Consciente de son retard, l’Algérie accélère sa diversification économique. Le monde patronal et le secteur privé font de plus en plus entendre leur voix. Le thème de la diversification industrielle est au centre des réflexions et des propositions. Sont désormais considérées comme prioritaires, les industries d’assemblage (automobile et technique), les industries de base (sidérurgie et pétrochimie), l’industrie agroalimentaire, l’industrie pharmaceutique, et l’industrie numérique.

L’Algérie rentre, ainsi, progressivement, avec une place centrale grâce à sa position géographique et à l’abondance de ces matières premières et énergétiques, sur le chemin de l’industrialisation de la rive Sud de la Méditerranée. Car, il y a bien un mouvement historique, de grande ampleur, qui positionne le Nord de l’Afrique comme la grande zone industrielle en complément de l’Europe. La Ruhr du XXIème siècle pourrait être Nord-Africaine. Ce mouvement d’industrialisation au Sud est entretenu et accéléré par, tout d’abord, le dynamisme extraordinaire des entrepreneurs locaux qui amènent les allemands[1] à s’interroger « l’Afrique sera-à-elle l’Asie du XXIème siècle ? »

Ce mouvement d’industrialisation est conforté par les nouveaux comportements des entrepreneurs européens qui commencent à comprendre les bienfaits de la co-production et du partenariat, avec un pied au Nord et un pied au Sud de la chaine de valeur. Cette stratégie leur permet de bénéficier de la proximité géographique et culturelle d’une part et de la complémentarité entre des pays matures et vieillissants au Nord, et des pays jeunes et émergente au Sud. Enfin ce mouvement est fortement accéléré par les Chinois qui vont délocaliser 85 millions d’emplois manufacturés en Afrique,  et se positionner sur la rive Sud de la Méditerranée pour approvisionner l’Europe. Ce mouvement est irréversible – Le capital est à l’œuvre. Voilà pourquoi l’Algérie entend profiter de ce mouvement, tant ses richesses minières et humaines et sa « profondeur » africaine lui attribuent un rôle stratégique. Ce premier chemin d’industrialisation est d’autant plus pertinent pour engager le pays qu’il se croise avec un deuxième chemin Nord/Sud que les Algériens veulent et vont construire.

En effet, le second chemin, en chantier, est vertical Nord/sud. C’est celui du transport, de la logistique de la communication, des connections galères, et du développement du Sahel. Un grand axe est en chantier qui part du nouveau port de Cherchell, à l’ouest d’Alger en direction de Tamanrasset, en passant par le Niger, le Mali pour aboutir à Lagos (Nigéria). Encore un grand projet d’infrastructure similaire au port de Hambourg exigeant quelques 3 milliards d’investissement et la coopération des Chinois. Il s’agit d’une nouvelle version de la Transsaharienne mais, cette fois, enrichie de zones industrielles, de zones franches, de technopoles et de clusters industriels. Une vraie dorsale que reliera l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne en plein boom économique.

Pour mener à bien ce grand projet géopolitique d’une Algérie à la croisée des chemins -celui de l’industrialisation dans l’espace euro-méditerranéen, mais aussi celui d’un ancrage africain Nord/Sud, trois difficultés sont à surmonter :

La première est de faire revenir de « ses » élites algériennes de France, d’Europe et d’Amérique du Nord (Silicon Valley). Le retour de la diaspora a été opportunément utilisé par l’Inde et cela à grande échelle en leur confiant le montage et la gestion des technopoles, des parcs industriels et des zones franches (Bangalore), transformant l’Inde en une immense technologie qui travaille, la main dans la main, avec des entreprises Américaines.

La seconde difficulté est de retrouver le chemin de l’intégration et de la coopération avec les autres pays du Maghreb, et en particulier avec le Maroc. L’Union du Maghreb permettrait ainsi de constituer un bassin économique intégré de 100 millions d’habitants véritable plateforme industrielle et logistique pour aller plus au sud, vers l’Afrique subsaharienne.

Enfin, la troisième difficulté, c’est peut-être de réconcilier, enfin, ces deux pays amis – la France et l’Algérie. Comment retrouver les chemins de la confiance si ce n’est en construisant ensemble un grand projet historique qui est celui de « l’Algérie à la croisée des chemins ».

Les Algériens et les Français sont à la Méditerranée, ce que les Allemands et les Français sont à l’Europe : des frères ennemis qui doivent redevenir de vrais bons amis capables de construire ensemble leur avenir mais aussi l’avenir au sein d’un ensemble Afrique – Méditerranée – Europe, transformant les relations Nord/Sud en relations de confiance, de co-production, et de mobilité généralisée.

Jean-Louis Guigou  Président d’IPEMED