Entretien avec Francis PERRIN Président de « Stratégies et politiques énergétiques (SPE) »: « L’ouverture de la production d’hydrocarbures au privé est une tendance mondiale »

12
accord OPEP et Non-OPEP

Interrogé en marge d’une conférence-débat sur l’état des lieux et les perspectives du marché pétrolier mondial, qu’il a donné le dimanche 22 mai  2016 à l’hôtel Sheraton d’Alger à l’invitation du journal on ligne Algerie-Eco, l’expert international en questions pétrolières monsieur Francis Perrin a bien voulu répondre aux nombreuses questions que nous lui avons posées. Ces questions portent notamment sur les causes de la chute brutale des cours des hydrocarbures et de leur aussi subite remontée, la spéculation en matière de commerce de pétrole, la conséquence de ces baisses sur la comptabilité des compagnies pétrolières et l’économie des pays industrialisés et la nécessité d’ouvrir l’industrie pétrolière algérienne au privé.

Les prix du pétrole ont considérablement baissé au cours de ces derniers mois car, dit-on, il y a trop de pétrole disponible par rapport à ce que peut absorber l’économie mondiale. De quel ordre serait, selon vous cet excédent ?

 L’excédent est probablement  de l’ordre 1,5 millions à 2 millions de barils/jour. Ce n’est pas considérable mais il pèse sur le marché. Il est bon de rappeler l’origine de ce surplus de l’offre par rapport à la demande qui remonte à 2014. On le doit venu à deux pays d’Amérique du Nord, les USA et le Canada en l’occurrence, qui ont tiré à la hausse la production pétrolière mondiale au moyen de l’exploitation de gaz et pétrole non conventionnels (schiste et sables bitumineux). Cette hausse prodigieuse de la production étant intervenue en 2014 au moment précis où l’économique mondiale accusait un subit ralentissement, un important excédent de stock s’est constitué et, de ce fait, les prix ont commencé à chuter.

 Les prix viennent de repartir à la hausse en dépit de cet excédent et on ne comprend pas pourquoi cette logique de l’offre et de la demande n’a pas, dans ce cas, fonctionné. A quoi attribuez-vous cette subite et mystérieuse reprise des cours du pétrole ?

 En dépit d’un fort excédent de stocks, les prix ont effectivement commencé à repartir à la hausse à partir de la mi février 2016, suite à l’accord de Doha à la faveur duquel, faut-il le rappeler, 4 pays et non des moindres en matière de production de pétrole (l’Arabie Saoudite, le Venezuela, le Qatar  et la Russie aux quels se sont joints plus tard d’autres pays pétroliers), se sont entendus pour geler les prix des hydrocarbures en 2016. Cet élément a surpris tous les opérateurs des marchés pétroliers ce qui a permis de renverser la tendance puisqu’on est passé de moins de 30 dollars le baril pour le Brent mer du nord en janvier 2016 à quasiment 5O dollars par baril aujourd’hui.

 La spéculation boursière n’est elle pas en train de brouiller la vérité des prix des hydrocarbures ?

 La spéculation existe il ne faut pas se le cacher, mais il faut relativiser son importance. La spéculation n’est pas la vague mais seulement l’écume de la vague, pour reprendre l’expression d’un grand spécialiste des questions pétrolières. Ce ne sont pas les spéculateurs qui ont fait chuter les prix du pétrole mais bel et bien l’excédent de l’offre par rapport à la demande, en grande partie provoqué par les produits pétroliers et gaziers non conventionnels des USA et du canada. Lorsque les spéculateurs ont vu les prix orientés vers la baisse ils n’ont, en réalité, fait que précipiter cette tendance. Ce qui est par contre vrai, c’est que sans leurs interventions la baisse des prix aurait certainement été moindre.

 La baisse des prix des hydrocarbures a-t-elle affecté négativement les comptes des firmes pétrolières ?

 La chute des prix des hydrocarbures a effectivement pénalisé  tous ceux qui vendent du pétrole, à savoir, les producteurs de pétrole, les sociétés pétrolières nationales et privées, et dans certains cas des groupes terroristes qui en vendaient à partir de l’Irak et la Syrie. Tous ces acteurs ont vu leurs revenus et leurs profits chuter. Certaines compagnies affichent même des pertes, ce qui est bien rare dans l’industrie pétrolière. Le problème est que ces mauvais résultats ne manqueront pas d’avoir de graves conséquences sur les investissements. De nombreux projets destinés à anticiper la production pétrolière des années devront pour des soucis de rentabilité être différés ou carrément annulés. Si cette tendance venait à se maintenir on risque de se retrouver dans un creux qui risque d’hypothéquer la disponibilité du pétrole dans les prochaines années et entraîner en conséquence des hausses substantielles de prix.

 Le déclin des recettes d’hydrocarbures arrange t- il les pays occidentaux qui ont, à l’évidence, besoin de pays pétroliers riches capables d’acheter massivement  leurs produits ?

 Quand les prix du pétrole sont trop bas, comme ça l’était en janvier 2016,  ils peuvent effectivement déstabiliser gravement les pays producteurs de pétrole qui sont aussi des marchés. Les répercussions sur l’économie mondiale pourraient être très graves. Avec la remontée des prix à 50 dollars le baril ce spectre est momentanée éloigné en attendant de voir la suite de l’évolution du marché des hydrocarbures.

 De nombreux pays producteurs de pétrole parmi lesquels l’Algérie, lient leurs sorts à une seule et unique compagnie pétrolière. Pensez vous que notre pays qui dispose d’un très vaste territoire regorgeant de gisements d’énergies, doive se contenter, comme c’est actuellement le cas, d’une seule compagnie qui ne lui rapporte dans le meilleur des cas que 50 milliards de dollars par an ?

 Il faut effectivement permettre à d’autres opérateurs et, notamment privés nationaux et étrangers, d’intervenir au coté de Sonatrach  au gré de leurs compétences et de leurs capacités financières, à l’amont comme à l’aval de la production d’hydrocarbures. L’Algérie y a tout à gagner. L’État algérien doit, bien entendu, assumer du mieux possible ses missions de contrôle et de régulation consistant, notamment, à veiller au strict respect des lois relatives au travail, à la fiscalité, à l’environnement et autres exigences légales. L’ouverture de la production d’hydrocarbures au privé est une tendance mondiale et je ne crois pas que l’Algérie puisse longtemps y échapper.

Interview réalisée par

Nordine GRIM