Entretien avec Djamila FERNANE professeur d’économie à l’université de Tizi-Ouzou: « En matière de tourisme, il vaut mieux ne rien faire, qu’opérer des mauvais choix »

« Interrogée à la veille de l’ouverture du Salon International du Tourisme et Voyages (Sitev) qui se tiendra du 15 au 18 mai 2016 au palais des expositions des pins maritimes, le professeur d’économie et auteure de l’ouvrage de référence « Hôtellerie : le maillon faible du tourisme algérien » a bien voulu répondre aux questions se rapportant à l’état des lieux de ce secteur qui devrait incarner , sans doute mieux que les autres, l’Algérie de l’après pétrole. Le problème des infrastructures, leur management, la défaillance de la formation, le modèle touristique algérien qui reste à définir ainsi que les perspectives d’avenir qui restent à clarifier, constituent l’essentiel des questions que nous lui avons posées. » 

Vous êtes l’auteure de l’ouvrage Hôtellerie : le maillon faible du tourisme algérien », sans doute le premier du genre à s’intéresser à la question centrale de l’infrastructure hôtelière qui conditionne le présent et l’avenir de l’industrie touristique algérienne. En tant qu’unique économiste ayant publiée un livre de référence sur cette question, vous avez certainement été invitée à donner une conférence à l’occasion du Sitev qui s’est ouvert aujourd’hui à Alger ?

Non !!Je n’ai malheureusement pas de conférence à donner ni autre intervention à faire, pour la simple raison que je n’y suis pas invitée. Les organisateurs du salon ignoraient-ils peut être la publication en mars 2015 de mon livre sur le tourisme algérien en général et l’hôtellerie en particulier que j’ai intitulé « Hôtellerie : Le maillon faible du tourisme algérien ». Les médias algériens dans leur ensemble lui avaient pourtant assuré une large couverture.

Même si le titre de votre ouvrage est très évocateur en la matière, pouvez-vous nous dire en quelques mots les préoccupations qu’il connote ?

Vous l’avez compris l’infrastructure hôtelière algérienne pose problèmes, aussi bien, de par le nombre dérisoire d’hôtels qui la composent que pour la mauvaise qualité architecturale de l’écrasante majorité d’entre eux, sans oublier les défaillances de management qui les caractérisent pratiquement tous. Il n’y a malheureusement pas volonté de corriger ces dysfonctionnements pour les hôtels récemment ouverts et ceux qui sont en chantiers. En mettant en chantiers plus de 150 hôtels, pour la plupart privés on a, à l’évidence misé sur la quantité et non pas sur pertinence des choix architecturaux et managériaux. Ces hôtels risquent de ce fait de devenir des dortoirs plutôt que des fers de lance des divers segments de tourisme. En matière d’infrastructures, mon avis est qu’il vaut mieux ne rien faire que réaliser n’importe quoi. En ne faisant rien vous épargner au moins à votre pays des dégradations environnementales et des choix désastreux que la communauté devra subir durant de longues années.

Environ 30.000 lits supplémentaires seront livrés dans les deux prochaines années selon les chiffres du ministre du tourisme. Ces bons chiffres de l’hôtellerie annoncent-ils un décollage effectif  prochain du tourisme algérien ?

 Le tourisme n’est pas une addition de lits. C’est une affaire économique et sociale. Un grand moment de tolérance et réconciliation que les hôteliers se doivent d’organiser au profit d’estivants en quête de rupture avec le stress du travail et de la vie en général. Le touriste ne doit en aucun cas être pris en otage dans son hôtel. Il faut être à son écoute pour lui concocter le type d’hébergement qui lui convient, en tenant compte de son pouvoir d’achat, de son mode de vie et de certaines exigences incontournables comme par exemples la qualité de l’accueil, l’hygiène, la sécurité  et la tranquillité des lieux. Autant d’exigences pourtant élémentaires auxquelles ne satisfont malheureusement pas l’écrasante majorité de nos hôtels.

Le gouvernement algérien a inscrit le tourisme aux premiers rangs des secteurs qui doivent préparer le pays à l’après pétrole, mais il semble oublier que sa rentabilité est étroitement dépendante d’une compétitivité qu’il aura du mal à atteindre face à la concurrence étrangère. Peut-on à votre avis compter sur le tourisme pour faire gagner au pays une quantité importante de devises ?

On peut toujours promouvoir le tourisme local qui est, pour l’instant, moins exigeant. Ce sont autant de sortie de devises qui seront épargnées. Mais pour ce qui est de la concurrence internationale il sera bien difficile de s’y mesurer tant elle prit de l’avance et sait s’adapter au moindre changement d’humeur de la demande touristique. Elle a les moyens de lancer des campagnes marketings qui marquent les esprits et sa capacité à ratisser large est énorme.

Pour un pays comme le notre, qui dispose de toute une panoplie d’atouts touristiques, il reste à trouver la bonne riposte à cette concurrence internationale. Je pense que tous les acteurs concernés par le tourisme et l’hôtellerie (maîtres d’ouvrages, architectes, hôteliers, société civile etc.) devraient  commencer par se réunir pour débattre et s’entendre sur la bonne politique à mener au profit d’un secteur touristique encore en jachère. Faut-il opter pour les « parkings à hôtels » comme le suggèrent encore certains urbanistes, faut-il encore parler de Zone d’Expansion  Touristiques alors que les plus grandes destinations touristiques mondiales ont pris option pour les villes balnéaires où le touriste peut se promener, faire ses courses et découvrir la culture du pays d’accueil.

Notre pays disposant d’un large éventail de segments touristiques (balnéaire, montagne, thermal, saharien etc.) il y a également lieu de réfléchir sur le ou les segments qu’il faudra développer en priorité en leur offrant tous les moyens incitatifs requis.  Le débat qui n’a malheureusement pas commencé est, comme vous le constatez, intéressant et d’une grande utilité pour le pays. Il permettra, et cela n’a pas de prix, d’asseoir nos hôtels et nos infrastructures touristiques sur de bonnes bases en leur définissant à titres d’exemples, les meilleurs modèles de consommation d’espace, le ou les segments de tourisme à privilégier, les formations spécifiques à dispenser, ainsi que l’architecture et l’urbanisme à promouvoir pour mettre en valeur nos destinations touristiques.

Dans votre ouvrage vous soulevez à juste titre un climat des affaires très peu propice à la promotion d’investissements dans ce secteur où tout reste pourtant à faire. Quelles actions faudrait-il, selon vous, entreprendre en priorité pour susciter l’intérêt des investisseurs ?

Commençons réadapter la législation actuelle en remettant à plat tous les textes fondamentaux qui régissent le secteur. Pour ce faire il faudrait une réelle volonté politique de ce secteur d’activité une des premières priorités du pays et de ses gouvernants. Je dis bien réelle volonté politique et non pas des slogans sans lendemain. La prise de conscience que le tourisme est créateur de richesses et d’emplois doit être suivie d’un programme d’actions visant à le promouvoir effectivement. Il faudrait en outre, encourager tout particulièrement l’investissement privé en intensifiant les actions de formation, aussi bien, en faveur des cadres dirigeants des infrastructures touristiques et hôtelières, que pour le personnel d’exécution. Il serait, enfin, impératif d’entreprendre au plus tôt des actions concrètes visant à rehausser l’attractivité de la destination Algérie. Aussi grande soit-elle, l’ambition est, j’en suis convaincue, à la portée des algériens, pour peu que l’État et les opérateurs économiques concernés parviennent tous ensemble à mettre en œuvre les bons choix stratégiques qui mettront en valeur les potentialités indéniables du pays. Les aspects managériaux ne doivent, bien entendu, pas être occultés car ce sont eux qui consacrent la compétitivité d’une destination touristique ou, pour le moins, son attractivité particulière. Pour ce faire, il y a par exemples des actions promotionnelles à entreprendre (marketing, tourismatique, méthodes de gestion actualisées etc.) pour mieux maîtriser les coûts de production et les niveaux de remplissage des hôtels. L’amateurisme managérial doit être jamais révolu pour laisser place à la généralisation des systèmes électroniques de réservation, à l’informatisation de la gestion et à l’émergence d’entreprises performantes capables de créer des produits touristiques de plus en plus complexes et personnalisés.

Interview réalisée par Nordine Grim